La saison Picasso à Rouen

Publié le 06/07/2017

Buste de femme.

Musée national Picasso Paris

Picasso en Normandie ou l’histoire et l’art méconnus du maître espagnol au travers de trois musées : le musée des Beaux-Arts, le musée de la céramique et le musée de la ferronnerie Le Secq des Tournelles.

Après le festival « Normandie impressionniste », place, pour le printemps et l’été 2017, à Picasso. Mais pourquoi un engouement soudain pour l’artiste catalan ?

Peu de gens le savent, affirme Sylvain Amic, directeur des musées métropolitains de Rouen, Picasso a vécu et travaillé cinq années dans sa propriété de Boisgeloup près de Gisors (Eure) et aucune exposition n’avait été consacrée à cette période particulièrement riche et créative. De 1930 à 1935, l’art de Picasso s’étend de la peinture à la sculpture en passant par la photographie, le dessin, la gravure.

En partenariat avec les divers musées Picasso d’Europe, Rouen a imaginé une « saison Picasso » en une contrée où l’artiste marche sur les pas d’illustres prédécesseurs tels que Nicolas Poussin et Claude Monet.

Le musée des Beaux-Arts

Aux Beaux-Arts, l’atelier normand de Boisgeloup retrouve vie et c’est peut-être en ce musée la collection la plus complète des œuvres du catalan.

Enrichi par sa période cubiste, Picasso achète le château de Boisgeloup. Il s’adonne à la sculpture et retranspose tout ce qu’il découvre dans cet art, dans celui de la peinture. Sans jamais être abstrait, il va très loin dans l’art de la déformation. Il détourne les formes, assemble des objets du réel en une œuvre parfois déconcertante. Cet éclectisme peut surprendre, il témoigne de la richesse créative de Picasso qui transcrit dans ses pièces sa vie personnelle avec ses amours cachés pour Marie-Thérèse, son attirance pour les visions tribales via la matière « os », sa passion pour le thème de l’Antiquité, ses constantes pulsions sexuelles qui transforment yeux et nez des personnages en phallus et testicules.

Pour le peintre de Guernica et l’amateur de tauromachie, il y a une comparaison évidente entre lui-même et la puissante bête qu’est le Minotaure. Ses compositions sont ainsi le « monstre piaffant et rôdant autour de la femme endormie ». Assurément, le Minotaure qui aime, festoie, se bat, c’est Picasso lui-même.

Femme au fauteuil rouge.

Musée national Picasso Paris

Moins tourmentée, la série des Baigneuses n’en révèle pas moins les amours tumultueuses du maître avec sa maîtresse, la nageuse Marie-Thérèse Walter.

On notera également d’autres compositions intéressantes : la suite Vollard, une commande de 100 gravures, le reportage photographique Brassaï.

Chouette à tête de femme.

Musée national Picasso Paris

Le musée de la céramique

Plusieurs expositions ont été consacrées à la céramique de Picasso sa production ayant été aussi bien quantitative que qualitative. Mais on évoque surtout le sculpteur sur argile et la période céramiste de Vallauris.

On oublie que Picasso a montré de l’intérêt pour la céramique dès ses débuts, tant à Malaga qu’à Barcelone, même si c’est après la Seconde Guerre mondiale, sur la Côte d’Azur, qu’il s’y consacre pleinement. En effet, c’est à Vallauris qu’il rencontre le couple Ramié, propriétaire de la poterie Madoura.

Dans son œuvre céramique, Picasso aborde les divers procédés qui relèvent de la sculpture : modelage, moulage, assemblage, coulage, bas et haut relief.

L’artiste espagnol fait basculer le produit du quotidien dans la sculpture tout en lui donnant des formes improbables : chouette au visage féminin, poêlon à châtaigne, brique, gazelle de four, colombe.

L’appropriation du passé, le pillage des œuvres antiques aboutit à des bouteilles tournées représentatives de femmes qui seront baptisées tanagra en référence aux figures béotiennes des IVe et IIIe siècles avant Jésus-Christ.

Quelle que soit l’œuvre, Picasso part du trivial de l’objet pour le sublimer. Et il ne faut pas oublier que l’appétit sexuel et amoureux de Picasso n’est jamais très loin !

Le musée de la ferronnerie Le Secq Des Tournelles

Le musée valorise le fer et s’intéresse à la figure de Julio Gonzalez, artiste catalan, ami de Picasso.

Le catalan Julio Gonzalez (1876-1942) est considéré comme le fondateur de la sculpture en fer moderne.

« C’est devant la petite forge de son camarade Julio Gonzalez que Picasso apprit à battre un fer alors qu’il était encore chaud », dira André Salmon. Et pourtant, les deux Espagnols qui se croisent fin 1890, se brouillent au début du XXe siècle et ne collaborent ensemble qu’au début des années 1930.

Les sculptures de Julio Gonzalez se logent au cœur de la nef de l’ancienne église désacralisée et les couleurs sombres se détachent parfaitement sur la clarté des pierres.

Où se loger ? Où dîner ?

Il est bien difficile de conseiller des établissements mais nous avons été affreusement déçus par l’hôtel N° 1, le 5 étoiles, le Bourgtheroulde. L’établissement est extérieurement sublime et un réel monument historique à aller voir ; cependant l’intérieur ultra contemporain contraste de manière violente, et surtout le personnel n’est pas du tout à la hauteur d’une telle catégorie et de tels prix.

Nous ne pouvons que vous conseiller le charme d’une chambre d’hôtes, l’Alcôve des Beaux-Arts, idéalement située au cœur du quartier de nos trois musées. Calme avec cour intérieure, elle est tenue par Bénédicte Marchand qui ajoute à ses talents de maîtresse de maison celui d’être une chanteuse et fait partie d’une chorale, Athenabene Tridem, qui se produit pour le grand public dans la région.

Pour des douceurs emblématiques de la ville : depuis 1970, la famille Auzou régale Rouen de ses chocolats et de ses emblématiques « larmes de Jeanne d’Arc ».

En descendant l’artère principale vers le Gros Horloge, peut-être serez-vous interpellé, surtout si vous êtes gourmand, par une charmante charrette avec une pyramide colorée de macarons.

En levant le nez, vous admirerez une des plus vieilles façades en bois : colombages peints en rouge brun, encorbellements, toiture débordante, poteau d’angle dangereusement incliné. La construction de la maison remonte à la seconde moitié du XVe siècle, soit quelque 30 ans après la mort de Jeanne d’Arc en 1431.

Le Gros Horloge.

DR

Attiré par l’odeur doucement sucrée et cacaotée qui s’échappe, résister à la tentation d’entrer dans le magasin est impossible. Et touristiquement parlant, vous ne pouvez faire l’impasse sur cette adresse mythique de la ville : une bonne excuse donc pour craquer !

En effet, de la grand-mère Auzou à l’actuelle petite-fille Sonia, on est, dans la famille, féru du dieu « cacao ». Aux côtés de desserts pâtissiers tels que les macarons, le Rouennais (macaron à l’ancienne, caramel et pommes au beurre salé), le Succès (meringue amandée et mousse praliné), le produit le plus vendu en magasin est la spécialité des « larmes de Jeanne d’Arc ». Il s’agit d’une recette créée par la maison, une amande grillée, nougatinée, trempée dans un bain de chocolat et roulée dans du cacao en poudre. Une douceur qui rappelle le triste martyre sur le bûcher, 200 mètres plus bas, de la pucelle Jeanne.

Auzou a égrainé dans l’Ouest en quatre autres boutiques (Evreux, Le Havre, Amiens, Val de Reuil) ; et plus de 35 personnes travaillent pour les Auzou qui perpétuent cependant une qualité et des savoir-faire artisanaux.

Pour un vrai repas : l’étoilé Origine est un excellent rapport qualité/prix, surtout au déjeuner (menu unique à 35 €).

Après avoir travaillé pour les Ducasse, Pourcel et Rouquette du Hyatt, Benjamin Lechevallier s’est installé à Rouen tout près de la place du marché avec l’optique de valoriser le terroir normand par une cuisine contemporaine et esthétique sans pour autant être minimaliste.

Beaucoup d’originalité dans des plats qui mettent en valeur trois saveurs et produits : potiron en crème, raie croustillante, marrons ou topinambour, haddock, café ou dorade en tartare, pomelos, kumquat ou paleron de bœuf confit, carottes, crevettes grises. Pour terminer la coco en blanc-manger, citronnelle, pamplemousse ou betterave confite, chocolat blanc, réglisse. Menus à 49, 69 et 97 €.

LPA 06 Juil. 2017, n° 127a1, p.22

Référence : LPA 06 Juil. 2017, n° 127a1, p.22

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