La singulière Deuxième symphonie de Sibelius

Publié le 13/04/2021 - mis à jour le 15/04/2021 à 15H13

Sibelius

Alpha

Au-delà des diverses significations attribuées à la Symphonie N° 2 op. 43 de Sibelius, musique pure, manifeste patriotique, voire « confession de l’âme », selon son auteur, la nouvelle version due au jeune chef finlandais Santtu-Matias Rouvali a le mérite de peut-être toutes les réunir. Voilà une interprétation qui fouille le texte et en révèle son unité malgré la profusion d’éléments a priori hétérogènes. Créée en 1902 sous la direction de Sibelius lui-même, elle offre une structure en quatre mouvements dont l’architecture interne à chacun d’eux défie les canons de la symphonie romantique même finissante. Ce par un foisonnement d’éléments thématiques et rythmiques atomisés, organisés selon une manière propre à son auteur. Santtu-Matias Rouvali s’en empare avec ardeur et une belle audace. On le vérifie dès le premier mouvement Allegretto – Poco Allegro, sans doute la partie la plus originale de l’œuvre. Un motif basé sur trois notes l’ouvre, qui s’articule en multiples bribes de thèmes, progresse et se rétracte dans un contexte où tout paraît flottant, ou encore installe un climat glorieux, puis retombe, succession de vagues montant en intensité et se délitant. L’habileté du chef à dénouer les nœuds d’un discours haché, à clarifier un continuum qui ne l’est pas d’évidence ou encore à construire des climax impressionnants après d’abruptes ruptures, témoigne d’un flair peu commun, poussant son orchestre dans ses retranchements, singulièrement les cordes. Le Tempo Andante, ma rubato témoigne d’une égale maîtrise. Après une entrée en matière de roulement de timbales et de pizzicatos de contrebasses, séquence que Sibelius a appelé « la mort », tout se précipite, comme fourrageant dans une matière en fusion qui s’assagit presque aussitôt : à l’accès de violence de blocs qui s’affrontent succède une ligne de crête où l’on croit que l’idée s’installe, là où elle fuit dans une autre digression. La péroraison toute de lyrisme est fragmentée en séquences successives fiévreuses des cordes s’enroulant dans le grave jusqu’à un point d’orgue menaçant. Ces conflits, Rouvali les assume et les résout comme peu.

Le Vivacissimo, sorte de scherzo, figure une danse orageuse. « Résistance nationale », selon Sibelius. Rouvali le prend à un tempo effréné, creusant l’opposition des cordes aiguës et graves. C’est une danse affolée, traversée de bribes de motifs aux bois et à l’alto, outre des éclats de cuivres. L’allure est preste, à la limite du possible. Le Trio tranche par sa mélodie presque pastorale du hautbois débouchant sur une grande phrase lyrique. La course reprend de plus belle, plus haletante encore, fantastique, les cordes presque tranchantes. Il fallait l’oser. Le finale Allegro moderato, intitulé « Patrie libre », s’enchaîne directement sur une mélodie héroïque. Puis le discours, d’abord retenu, s’enfle avec des phases de tension et de répit et surtout un remarquable travail de la petite harmonie. C’est un cheminement de l’ombre vers la lumière. Les lignes semblent plus construites qu’au début de la symphonie, quoique les changements de perspective soient tout aussi nets. Tout cela est dirigé crânement jusqu’à une vaste coda incandescente dans une puissance calculée. La formidable tension accumulée durant toute l’œuvre est enfin libérée au long d’un crescendo lancinant, comme inéluctable. Là encore, les partis audacieux adoptés par le chef sont plus que convaincants. Comme il en est de la Suite Le Roi Christian II, op 27 qui complète de disque, et immerge l’auditeur dans un univers bien différent. Car pour sa première musique de scène (1899), Sibelius a écrit une partition de ton plutôt léger et d’une séduction plus immédiate. La pièce de l’auteur Adolf Paul narre pourtant les amours malheureux dudit roi pour sa maîtresse qui périra empoisonnée. Santtu-Matias Rouvali montre son intime connaissance de l’idiome de son compatriote dans une direction qui ose le jeu à fond, ici de lyrisme, menant les musiciens de l’Orchestre Symphonique de Göteborg à leurs limites expressives.

LPA 13 Avr. 2021, n° 160r3, p.28

Référence : LPA 13 Avr. 2021, n° 160r3, p.28

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