La version Browning

Publié le 24/10/2016

La version Browing.

Pascal Gely

Andrew Crocker-Harris est, depuis 20 ans, professeur de latin-grec dans une British Public School dont il a épousé le rigorisme et le mandarinat. Mais avec l’évolution des mœurs, son comportement l’isole de plus en plus de ses collègues et de ses élèves et, malade, il est poussé à une semi-retraite, contraint de partir dans un établissement plus modeste et sans qu’une pension lui soit accordée.

La pièce conte les rencontres qu’il fera durant un après-midi pas comme les autres dans le salon de sa demeure. Pas comme les autres car les vérités jusqu’alors cachées vont être révélées, donnant aux personnages un nouveau relief. Autour du professeur, sa femme Millie, épousée très jeune et qui ne lui a pas donné d’enfant, son jeune collègue Frank Hunter, avec lequel sa femme le trompe, et John Taplow, un élève à qui il a donné rendez-vous pour une ultime leçon de grec.

Terence Rattigan est un auteur prolifique qui commença à écrire des pièces dès sa sortie du Trinity College à Oxford et connut le succès de 1936 à 1956, époque où son savoir-faire et son goût pour la forme plus que pour les idées conduit les jeunes dramaturges en colère (une colère politiquement engagée) à juger ses pièces désuètes et trop liées à l’establishment. Anobli par la reine, il est, après sa mort en 1977, à nouveau très demandé par les directeurs de salles et c’est une très heureuse initiative qu’a eue Patrice Kerbrat de mettre en scène, avec toute la finesse exigée, une de ses œuvres les plus connues : La version Browning, c’est-à-dire la traduction donnée du théâtre d’Eschyle par Browning, un helléniste distingué, traduction que le méticuleux Crocker-Harris considère comme une trahison.

Le spectacle est un ensemble de perles rares : tension dramatique, style ciselé où jamais l’intelligence ne fait défaut, complexité des personnages, et quelle interprétation ! Dans les adaptations de la pièce au cinéma, en 1951 et 1994, deux monstres sacrés avaient été appelés pour jouer le professeur : Michael Redgrave et Albert Finney. Ici c’est à Jean-Pierre Bouvier qu’il revient d’enchaîner toute la subtilité des sentiments qui se cachent derrière le masque de froideur brutale d’un homme mal aimé (et qui fait tout pour l’être) de sa femme et de ses élèves qui l’ont surnommé « Croquignole » et le « Himmler de la seconde ». Tout reste intime et les relations entre les personnages sont binaires, ce qui permet d’approfondir les caractères et d’accélérer les changements radicaux de situation en quelques heures.

Le professeur, lui, ne changera pas, sauf à laisser un court instant transparaître une intense sensibilité qu’il camouflera très vite et définitivement. Jean-Pierre Bouvier est remarquable, un Molière l’attend peut-être ! Très intériorisée, sa composition est criante de vérité, bouleversante. Il se fond dans l’aspect suranné du professeur, dans sa sécheresse apparente et sa fragilité par rapport à son milieu hypocrite. Il assume une redoutable perspicacité qui ici devient une faiblesse. Il laisse entendre qu’on peut crever de douleur dans la dignité et triomphe modestement à la fin sans perdre de son arrogance intérieure. On est sous le charme d’un grand moment de théâtre.

Les comédiens qui l’entourent sont à l’unisson et Marie Brunel donne à son rôle d’épouse et amante délaissée, la violence cynique qui convient au rôle. L’un des mots de la fin est ce constat désabusé du professeur sur le couple en général : « Une épouse insatisfaite et un mari dominé par sa femme ». L’humour british et le snobisme de la forme courent dans tout le texte. La salle ovationne !

 

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Référence : LPA 24 Oct. 2016, n° 121g3, p.14

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