La veuve du Malabar ou l’empire des coutumes

Publié le 03/08/2022 - mis à jour le 08/08/2022 à 11H09
La veuve du Malabar ou l'empire des coutumes
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Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile, ouvrage paru en 1861. Ce livre se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (« la comtesse de Ranc… » [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des Lettres. Nous reprenons cet été la publication de la Lettre XI consacrée au « Cabinet de M. Turgot ». BGF

« Ils s’imaginent, disait un jour le naïf Antoine-Marin Lemierre (1733-1793), scandalisé de voir le même parterre qui avait si bien accueilli sa Veuve du Malabar, maltraiter je ne sais plus laquelle autre de ses pièces, ils s’imaginent qu’on peut leur donner tous les jours une Veuve du Malabar ! Je ne me suis pas engagé, moi, Madame, à mettre tous les jours la main sur un livre de poche de Jean-Jacques Rousseau, ou sur un manuscrit inédit d’André Chénier. Je vous l’ai dit, d’ailleurs, en commençant, ce n’est là qu’une pure fiction, un simple reflet de bibliographie, et vous ne vous attendez pas, sans doute, à ce que je critique ici la reliure de ces dos probablement confectionnés sur les lieux mêmes, ou l’orthographe vicieuse de quelques-uns de ces titres, ce qui ne peut être raisonnablement attribué qu’à l’artiste local. Ce serait me rendre, pour ainsi dire, le complice des mauvaises plaisanteries de Turgot. Mais cette œuvre, telle qu’elle est, a le mérite de rappeler vivement, de caractériser d’une manière intime un homme illustré par de grandes vertus. Cet homme a été, en quelque sorte, le créateur d’une province importante, et son nom, quoique devenu célèbre depuis ce temps-là, y est encore presque toujours accompagné du titre de Monsieur, comme n’ayant jamais cessé, un instant, d’être présent à tous les esprits. Tous ceux qui abordent cette province, quelque position qu’ils viennent y occuper, s’associent bien vite à ce juste sentiment du pays. Enfin, c’est un culte qui a supporté, sans s’altérer en aucune manière, l’épreuve de nos longues révolutions, et je crois savoir que dans quelques arrangements d’intérieur devenus indispensables, l’on se propose de conserver religieusement la porte de Monsieur Turgot ». (À suivre)

Lemierre est l’auteur de douze tragédies, dont La veuve du Malabar ou l’empire des coutumes. Cette pièce fut jouée pour la première fois par les Comédiens français, le 30 juillet 1770 et plutôt froidement accueillie. Lors de sa reprise au théâtre le 29 avril 1780, ce fut l’enthousiasme. On vit sur la scène un bûcher en flamme et les acteurs évoluaient dans des costumes exotiques somptueux.

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