L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato de Haendel

Publié le 19/09/2023

Harmonia Mundi/ Les Arts Florissants

L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato est sans doute l’œuvre vocale la plus atypique de Haendel. Loin du carcan de l’opéra, elle est à mi-chemin entre l’oratorio et l’ode pastorale. Sa première vertu est de s’adosser à un texte porteur, magnifiant les superbes vers de John Milton et sa poétique de la nature. La trame se situe au niveau de la parabole. Il y est question de personnages allégoriques : l’Homme épris de Gaieté et l’Homme que berce la Mélancolie se livrent à une joute aussi rigoureuse que cordiale. Entre d’une part, les bienfaits de la joie, des péripéties de la vie, associées aux bruits des hommes et à leurs excès de folie, et de l’autre, les félicités de la contemplation, de la sérénité et du silence, des plaisirs de la nature, de la nuit et de ses mystères. Ils seront réconciliés par La Modération, préconisant la mesure, la douce tempérance. Cet éloge de la frugalité conduit les deux protagonistes à se ranger sous la bannière de la raison. C’est alors qu’est tirée la morale de la parabole : en toutes choses la modération ne vient-elle pas avec l’âge, l’expérience surtout. Pour ce qui est une vraie peinture de caractères, Haendel a conçu une musique apte à traduire les deux tempéraments, pôles de l’esprit humain. Par des sonorités soit séraphiques soit éclatantes, et opposant ambiance chambriste et tutti d’orchestre généreux, vivacité et langueur, climats agités et atmosphère pastorale. L’instrumentation est on ne saurait plus originale, dans l’usage du carillon par exemple. La partition est truffée de solos instrumentaux, de flûte, violon, violoncelle, cor, trompette et même d’orgue. Toujours soucieux d’expérimenter des formes nouvelles, le chant use de la scène récitative qui se clôt par un air da capo ou un bref arioso. Autre procédé original, celui de l’union soliste-chœur dans une même scène, l’aria solo étant reprise par le chœur à l’identique. Celui-ci se voit au demeurant doté de caractéristiques singulières, souvent proches de l’opéra-bouffe, conférant alors à la pièce une manière s’assimilant au tableau de genre.

William Christie semble se délecter de nous faire déguster ces pages d’une incroyable diversité. Grâce à une formation restreinte d’une trentaine de musiciens, le souci d’opposition entre les deux personnages d’Allegro et d’Il Penseroso conduit à un éblouissant nuancier dynamique, que ce soit dans le continuo ou le ripieno d’orchestre quant au traitement des cordes, mais aussi des bois. Ainsi du concerto de flûte imitant les chants d’oiseaux dans l’air de la soprano « Sweet bird », laquelle va roucouler avec la voix jusqu’à se mesurer à elle. Ou encore du solo de trompette vaillante pour l’air de ténor « These deligths if thou canst give ». Celui de cor répond brillamment aux onomatopées de la voix de basse dans l’aria « Mirth, admit me of thy crew ! » La patine comme le raffinement des instruments des Arts Florissants sont ici à leur meilleur. Tout aussi exigeant est le soin apporté à la diction du chœur comme des solistes. Si le personnage d’Allegro est distribué soit à un ténor soit à un garçon soprano, ce qui lui confère une aura singulière, celui d’Il Penseroso l’est à une soprano, tandis que celui d’Il Moderato est logé dans le registre plus grave du baryton basse. Une répartition révélatrice là encore de la volonté de Haendel de la recherche de couleurs particulières pour peindre ces trois figures allégoriques. Les présents solistes sont issus du Jardin des voix, cette magnifique école de chant créée par Christie. De son timbre angélique, la soprano Rachel Redmond dispense une émotion contenue et vocalise de la plus éthérée manière, comme dans l’aria précitée adornée de flûte. Tout aussi agile, le ténor James Way se signale par la douceur de ses intonations revendiquant le plaisir, ou au contraire celles plus déclamatoires du tenant des bienfaits de la vie trépidante (« Let me wander »). Par des couleurs diaphanes, la basse Sreten Manojlović épouse parfaitement le personnage d’Il Moderato, que Haendel a conçu plus distancié dans la troisième partie de l’œuvre, à l’image de l’avènement de la sagesse.

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