Ce que disent les notes

L’Ange de feu à l’Opéra de Lyon

Publié le 25/10/2016

L’Opéra de Lyon poursuit son exploration des grandes pages de l’opéra russe. Avec cette fois, une œuvre peu souvent jouée, L’Ange de feu. Serge Prokofiev était fasciné par l’occultisme, et la découverte du roman de Valéri Brioussov, maître du symbolisme russe, fut le déclic de la mise en chantier d’un opéra, écrit entre 1920 et 1927. Une œuvre hors norme qui, dans l’Allemagne superstitieuse du XVIe siècle, plonge le spectateur dans le mysticisme et le religieux, le réel et la fiction, et dépeint une figure de femme possédée comme il en est peu dans le monde lyrique : Renata a vu naguère lui apparaître Madiel, un ange de feu, et depuis est envoûtée par cette vision, jouet de forces contraires qui la torturent corps et âme. Cette possession est-elle angélique ou diabolique ? Un personnage non moins étrange, le chevalier Ruprecht, à qui elle se confie, tente en vain de la libérer de l’obsession qu’elle poursuit à travers la recherche d’un homme idéalisé, le comte Heinrich en qui elle voit la réincarnation de Madiel. Entrée au couvent, elle déchaîne l’hystérie parmi les nonnes et périt sous l’exorcisme du Grand Inquisiteur.

L’Ange de feu.

Jean-Pierre Maurin

On aura croisé au fil du délire hallucinatoire de Renata et de sa quête forcenée, une voyante, un libraire d’ouvrages sulfureux, un savant maître ès magie noire, et même Faust et Méphisto ; en fait une galaxie de personnages tous aussi mystérieux qu’inquiétants. La musique épouse ce drame fantasque et la tension qu’il génère, par un symphonisme dense, souvent fracassant, et un réseau motivique serré, multipliant des thèmes courts. Elle est tour à tour ensorcelante comme son héroïne, ou démoniaque à l’image de son sujet.

La mise en scène de Benedict Andrews évite la surcharge qu’une telle trame pourrait induire et mise sur le parcours intérieur de l’héroïne, partagée entre illusion et réalité, rationnel et irrationnel. Son personnage est démultiplié, entourée qu’elle est d’une nuée de jeunes filles à son image, comme l’est d’ailleurs aussi celui de Ruprecht et ses multiples répliques. La régie unifie un propos s’écartant de toute logique à travers le prisme ingénieux d’un plateau tournant. Cette extrême mobilité apporte un sentiment de mouvement dans une œuvre proposant somme toute une action réduite, et tient en haleine jusqu’à la dernière scène. On salue la cohérence d’une dramaturgie ménageant avec habileté les constants basculements chez Renata, les questionnements irrésolus et un suspense adroitement amené révélant au final la possession démoniaque dont elle est en réalité l’objet. La direction d’acteurs, qui restitue avec acuité tout ce qu’il y a de paroxystique dans les échanges, focalise aussi sur des effets de chevauchement d’identité : l’ange qui apparaît sous les traits d’un ministre du culte, n’est-il pas le comte Heinrich, dont la vision est tant suscitée, et même aussi l’Inquisiteur de la dernière scène, agent d’anéantissement d’une obsession vouée à être condamnée ?

La force de ce spectacle, on la tire surtout de ses deux interprètes principaux. Ausrine Stundyte, hier formidable Katerina de Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch, trouve en Renata un autre rôle à sa mesure, offrant au personnage une épaisseur dramatique peu commune dans ses aspirations contradictoires, d’une désarmante sincérité jusque dans ses revirements les plus inattendus. Cette sincérité est au service d’une interprétation musicale d’une puissance souvent insoutenable où la voix semble faire corps avec l’orchestre en une rare symbiose. Du Ruprecht de Laurent Naouri émane la même intensité. Le baryton, se mesure à cette figure d’antihéros avec un naturel qui force l’admiration dans le chant comme par la présence : c’est que l’apparente solidité de Ruprecht contraste avec l’imprévisibilité, la fragilité mais aussi la ferme résolution de celle qui voit pourtant en lui son sauveur. Le brio avec lequel Kazushi Ono dirige cette musique puissante, à l’écoulement motorique, aux climax impressionnants et dont n’est pas exclu le sarcasme, est une autre joie, comme la performance de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Le magistral fini sonore rend justice à la partition visionnaire de Prokofiev.

 

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