L’année de la tiare

Publié le 01/09/2023

« Je ne suis pas expert et je ne veux point l’être. J’aime les vieilles choses pour le plaisir qu’elles me procurent, sans chercher à m’ériger en pontife de la curiosité », assurait Paul Eudel (1837-1912) dans son ouvrage intitulé Truc et truqueurs au sous-titre évocateur : « altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées », dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907. Nous reprenons sa publication, consacrée au faux en tout genre, en feuilleton de l’été.

Brooklyn/AdobeStock

« L’an de grâce 1903 marquera dans les fastes de la curiosité. Nous aurons désormais l’année de la tiare comme celle de la guerre ou de l’éruption du Mont Pelé. Dans vingt-cinq ans, elle servira de point de repère à la mémoire affaiblie des vieux amateurs pour fixer la date d’un achat ou d’une heureuse trou­vaille. – “C’était l’année de la tiare”, diront-ils.

La tiare ! Se peut-il qu’après avoir passionné le monde entier, soulevé des discussions acharnées en­tre savants, experts, critiques d’art, conservateurs de musées, accaparé pendant trois mois les journaux des deux hémisphères, occupé même la tribune du Par­lement, un silence si complet se soit fait sur cette extraordinaire aventure artistique ? Ce n’est pas encore l’oubli, mais tant d’événements se sont succédé de­puis, tant de questions troublantes ou ridicules ont passionné l’opinion publique — ce suffrage univer­sel des badauds — que la tiare n’est plus qu’un mot vague, un symbole, une entité, synonyme de tru­quage colossal et de bévue de science officielle. À chaque découverte d’un faux dans un musée, on dit bien toujours : « C’est une nouvelle tiare ! » Mais dé­jà les journalistes qui écrivent le mot et les lecteurs qui le lisent ne se rendent plus compte de ce qu’il représente ni du concours inouï de mystifications, d’impudences et d’imprudences qu’il rappelle.

J’ai sur ma table le paquet des journaux et des re­vues qui en ont parlé. On y discute esthétique, ar­chéologie, philologie, épigraphie, ethnographie et même zootechnie. C’est effrayant : la guerre russo-japonaise a fait couler moins d’encre. Dédale, qui construisit le labyrinthe de Crète, n’aurait pu trou­ver rien de plus compliqué. L’article du jour dément l’article de la veille, celui du lendemain lance l’affaire sur une piste opposée. Les personnages surgissent on ne sait d’où. Il y a des X mystérieux, véritables mythes de la fable. Bref, c’est un imbroglio aussi difficile à démêler qu’un roman d’aventures ou une pièce à tiroirs. Je vais pourtant essayer de fixer cette mémorable épopée pour l’édification de nos arrière-neveux, puisqu’elle se présente à nous sous une tournure picaresque, je lui en conserverai les allures. Mais j’en dégagerai l’affabulation. M’inspirant des procé­dés en usage chez les maîtres du genre, je vais donner à mon récit impartial des sous-titres suggestifs et captivants. Il y aura un prologue en “Tauride”, et cinq parties “les mystères”, “du Louvre”, “Elina”, “Rouchomowski”, “le jugement de Salomon”. » (À suivre)

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