Le Cid et L’Os à moelle à l’Artistic théâtre

Publié le 26/04/2024

Plus que quelques jours pour voir Le Cid d’après Pierre Corneille et L’Os à moelle d’après Pierre Dac, jouant jusqu’au 28 avril à l’Artistic théâtre.

Artistic Théâtre

Rendons hommage d’abord à ce théâtre, héritier d’un café concert ouvert en 1913 dans un quartier populaire, transformé en cinéma puis repris en 1980 par Anne-Marie Lazarini et la compagnie Les Athévains pour en faire un théâtre servant à la fois les grands auteurs et les créations contemporaines, avec une exigence et une capacité de renouvellement sans faille. La programmation 2023-2024 en témoigne, qui présente deux spectacles à la détonante dissemblance, d’abord l’humour caustique de Pierre Dac en son singulier journal L’os à moelle, puis les grandioses alexandrins cornéliens.

À 19 heures, on feuillettera ce curieux journal dont le premier numéro parut le 13 mai 1938 et qui, présenté comme « l’organe officiel des loufoques » et dédié au « non sens », sera vendu à 100 000 exemplaires dès sa sortie et promu au succès. Heureuse initiative d’Anne-Marie Lazarini que cette exhumation. Décor et scénographie lumineux, mise en scène simple et efficace, interactions avec le public et sélection de textes où se succèdent des éditos, des courriers aux lecteurs, des petites annonces, des recettes de cuisine, des conseils pratiques, un foisonnement de réparties d’un humour féroce accueillant le rire comme un antidote à la montée des périls. L’inconvenance est posée en principe, le sens est recherché dans le non-sens, la tragi-comédie convoque la drôlerie sans límite : on reproche à Hitler de ne pas avoir payé son abonnement au journal et on s’engage « pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour ». Une liberté absolue de la pensée et du langage qui persiste lorsque le journal se voit contraint, la guerre devenant inminente, de s’engager moralement, toujours par l’absurde.

Trois comédiens défendent habilement cette compétition verbale, Emmanuelle Galabru, élégante Madame Loyale, cherche à mettre un peu d’ordre dans ce déferlement où se mesurent un Auguste joué par Cédric Colas, tout en excitation débridée, et le clown blanc Michel Ouimet, alias Pierre Dac, dont il fait ressortir avec aisance ce mélange de gravité souveraine et de gamine espièglerie.

On ira entendre, à 21 heures, un tout autre langage, avec les alexandrins célèbres de Pierre Corneille et les grands dilemmes : clémence ou vengeance, amour humain ou amour de dieu, ici amour romantique ou honneur familial. L’adaptation et la mise en scène de Frédérique Lazzarini donnent une élégance et une vivacité tout à fait convaincantes de ce monument du théâtre. Très habile est le choix de faire de Chimène le personnage central de la pièce, une Chimème toute menue et gracile, en chaussons de danse et robes fluides, ce qui fait d’autant plus ressortir son autorité face aux hommes qui l’entourent. Lara Tavella incarne cette fragilité apparente et cette complexité dans les déchirements face aux élans du cœur. On est loin des traditionnelles Chimènes imposantes et héroïques. Le parti pris d’une épure, écartant les autres personnages féminins (Elvire, la confidente, est jouée par un homme, l’infante n’apparaît pas et le prince n’est qu’une marionnette dans les bras du roi) allège la pièce sans rien lui enlever d’essentiel. La génération des pères farouches, traitée avec un certain humour et une distanciation, est bien défendue par des comédiens familiers de l’Atistic Théâtre dont Cedric Colas, Dom Gomez exacerbé et roi débonnaire. Quant à Rodrigue, l’interprétation d’Arthur Guézennec, charmeur, fougueux, qui enlève la tirade du combat contre les Maures avec panache, est celle d’un héros romantique façon mousquetaire, en une séduction très contemporaine. Une histoire d’amour advenue en 1207, écrite en 1637, est-il rappelé, et, quatre siècles après, le secret dévoilé de son éternelle jeunesse.

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