Le clavecin de Marie-Antoinette

Publié le 13/08/2021

« Je ne suis pas expert et je ne veux point l’être. J’aime les vieilles choses pour le plaisir qu’elles me procurent, sans chercher à m’ériger en pontife de la curiosité », assurait Paul Eudel (1837-1912) dans son ouvrage intitulé : Trucs et truqueurs, au sous-titre évocateur : « altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées », dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907. Nous en reprenons la publication, en feuilleton de l’été consacré au faux en tout genre.

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« Clapisson a vraiment trop fait vibrer la corde du souvenir. N’a-t-il pas été jusqu’à dire d’une musette : Carle Van Loo l’a possédée et ce maître brillant l’a reproduite dans son tableau représentant la famille de Louis XV, qu’on voit au musée de Versailles.

Or ce tableau n’a jamais existé que dans l’imagination de Clapisson. M. de Bricqueville, qui connaît son Versailles jusque dans les moindres coins, l’a vainement cherché. En revanche, son enquête dans le palais du roi Soleil l’a conduit devant une autre relique, aussi peu historique et tout aussi suspecte. C’est une bien amusante mystification.

Au Petit Trianon, dans le grand salon de la reine, un joli clavecin attire l’attention. Ce n’est ni le délicat placage d’amaranthe et de citronnier décorant la caisse, ni les guirlandes de fleurs sur fond or recouvert de vernis Martin, agrémentant l’intérieur, qui accrochent les regards du public. Il faut voir les jeunes Anglaises comprimant les battements de leurs cœurs lorsqu’elles se penchent sur la caisse où le gardien leur indique les lettres magiques P. T. (Petit Trianon) et qu’il ajoute, solennel et convaincu : Clavecin de Marie-Antoinette !

Eh bien ! encore une légende touchante à détruire. Ce clavecin n’a jamais appartenu à la reine, et, circonstance peu atténuante, ce n’est même pas un clavecin. La forme extérieure est bien celle de cet instrument, mais obtenez comme M. de Bricqueville l’autorisation de l’ouvrir, vous verrez qu’il s’agit d’un véritable piano, monté avec des marteaux, d’après le système de Stein, « un chaudron », comme l’appelait Voltaire. Le son n’évoque en rien les vibrations produites par les cordes pincées par des sautereaux. D’ailleurs, la date est caractéristique. Le facteur, constructeur de l’instrument, l’a signé dans une couronne de roses : « Fait par Pascal Taskin, 1790 ». Le 5 octobre 1789, la reine faisait sa dernière promenade dans le jardin de Trianon, et le lendemain la cour quittait Versailles. Un an plus tard, Taskin fabriquait son piano forte « pour le Petit Trianon ». Mais les lettres P. T. ? Les initiales de l’artiste, tout simplement ». (À suivre)

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