Le Crépuscule des singes ou la censure politique du théâtre à travers les siècles et les contrées

Publié le 17/06/2022 - mis à jour le 17/06/2022 à 10H33

Le Crépuscule des singes de Alison Cosson et Louise Vignaud, créé en juin 2022 à la salle du Vieux-Colombier de la Comédie-Française, utilise les figures de Molière et Boulgakov pour dessiner une histoire universelle de la censure politique du théâtre au moyen d’un dialogue imaginaire.

Le Crépuscule des singes est une nouvelle création suscitée par la programmation de « la saison Molière 2022 » à la Comédie-Française donnant carte blanche à des auteurs, mais également des comédiens de la troupe1 pour raconter leur Molière. Louise Vignaud, qui a déjà créé pour la Comédie-Française2, est partie de Boulgakov pour arriver à Molière. Son titre énigmatique renvoie pour partie aux petites sculptures figurant sur le bâtiment connu comme « le Pavillon des Singes » dans lequel naquit Jean-Baptiste Poquelin, mais aussi à la réputation (notamment) diabolique au Moyen Âge de cet animal si proche de l’homme.

Ce qui lie Boulgakov à Molière est à la fois anecdotique et fondamental. Anecdotique, au sens où l’écrivain russe s’est intéressé, comme nombre d’autres auteurs fascinés par Molière, à la vie et l’œuvre du dramaturge français du XVIIe, tant et si bien qu’il lui a consacré Le Roman de monsieur de Molière3. Mais cette circonstance n’eut sans doute pas été suffisante pour faire dialoguer fictivement les deux auteurs à plusieurs siècles de distance dans une pièce contemporaine, même si les autrices s’en servent beaucoup (à travers notamment les apparitions un peu fantastiques de Chapelle, La Fontaine et Boileau joués respectivement par Gilles David, Christian Gonon et Claïna Clavaron) et bien que Franck Castorf en ait déjà tiré une fresque ambitieuse4. Ce qui les rassemble, sans que cela leur soit propre, c’est leur confrontation avec le pouvoir et, plus précisément, avec la censure. Utiliser les figures de ces deux dramaturges pour témoigner de la permanence, de l’universalité de la censure politique à travers les siècles et les continents est une idée qui eut pu être artificielle. Or, dans les mots d’Alison Cosson et de Louise Vignaud et dans la mise en scène baroque de cette dernière, il n’en est rien.

La pièce débute dans le logis de Boulgakov (joué par le parfait écorché vif Pierre-Louis Calixte), scène légère entre l’écrivain qui n’en est pas moins homme et Elena Boulgakova (délicate Coraly Zahonero), sa troisième épouse. La frivolité n’est que de courte durée puisque paraît aussitôt Vorochilov (parfait Thierry Hancisse), inconnu pour l’histoire ou en tout cas du grand public5, mais qui est en réalité symboliquement le personnage-clé de la pièce, en sa qualité de membre de la commission du bureau politique, autrement dit l’un des rouages de la censure dans le régime stalinien de 1929. Boulgakov apprend par sa bouche que ses pièces sont interdites. Son domicile sera perquisitionné, ses livres retirés des bibliothèques, en raison de son opposition supposée au régime.

La pièce entre ainsi directement dans le vif du sujet : la censure politique des intellectuels en général et le système préalable d’autorisation en particulier. Boulgakov qui se croyait proche ou soutenu par Staline (voix off d’Éric Ruf) découvre les limites de sa liberté d’expression (qu’il avait pourtant bien utilisée dans Cœur de chien6), comme Molière à son époque dut habilement contourner les censeurs de Louis XIV (malicieusement joué par Géraldine Martineau) et le souverain lui-même pour voir jouées ses pièces. À la différence de Racine7, Jean-Baptiste Poquelin (excellemment joué par Nicolas Chupin) ne fut pas un courtisan même s’il devint à moins de 40 ans le maître de cérémonie du roi. Parmi sa trentaine de pièces, plusieurs (depuis L’École des Femmes en 1663) firent l’objet de querelles8 se prolongeant en censure frappant aussi bien l’objet (livre) que l’activité (le spectacle) artistiques9.

Si le terme de censure relève des « chausse-trappes conceptuelles »10, c’est bien elle qui frappa Le Tartuffe ou l’Hypocrite en 1664 ou Dom Juan l’année suivante ; tout comme c’est encore elle qui, 300 ans plus tard en Russie, fit interdire la pièce Les Jours de Tourbine de Boulgakov en 1929 (alors que Staline l’avait vue plusieurs fois) et critiquer notamment La Fuite et Ile Pourpre, Boulgakov n’ayant vu jouer de son vivant que cinq pièces sur quatorze. Tous deux persécutés, les auteurs oscillèrent entre la combativité (v. la Préface au Tartuffe par Molière en 1669) et le découragement (les tentatives d’exil empêchées de Boulgakov11). Travailler sur commande (« les spectateurs ouvriers ont besoin de personnages auxquels s’identifier » dit Vorochilov) est une perspective inenvisageable pour celui qui n’entend pas se mêler de politique. Mais s’accommoder des pressions et consentir à changer son texte afin qu’il puisse être représenté est une question de survie. Ainsi, quand Mme de Rambouillet (jouée par Thierry Hancisse travesti pour mieux caricaturer la préciosité de la marquise) vient se plaindre à Molière de ses Précieuses ridicules dans lesquelles elle se serait reconnue, et offensée exige des changements, le dramaturge cède au chantage et aux menaces, du moins le temps de satisfaire l’ego de cette forte personnalité, laquelle eu une influence importante avec son salon qu’elle voulait voir à juste titre également fréquenté par des jeunes femmes.

Honneur est d’ailleurs rendu aux femmes par les deux autrices du Crépuscule des singes, à travers les compagnes des deux auteurs. Elena Boulgakova comme Madeleine Béjart (toutes deux jouées par Coraly Zahonero) eurent un rôle important, notamment12 dans les périodes les plus aiguës de persécution, quand Boulgakov est poussé à signer un contrat inique ou quand Molière est accusé d’ « incitation à la haine » avec Tartuffe ou de menacer « l’équilibre de notre pays » avec Dom Juan. L’équilibre au pays de la censure repose le plus souvent sur la démesure, celle par exemple des autocritiques ou des autodafés que l’on voit s’embraser sur un fond sonore de bruits de bottes (la pluie de papiers brûlés est aussi glaçante que réussie sur le plan scénographique).

Avant de terminer par l’agonie de Boulgakov, quand Molière est à bout de forces et qu’il lui est recommandé d’être raisonnable, Alison Cosson et Louise Vignaud offrent un dernier bon mot aux juristes en lui faisant répliquer : « Si j’avais été raisonnable, j’aurais été tapissier ou pire avocat ! »

En pratique

Le Crépuscule des singes de Alison Cosson et Louise Vignaud, durée 2h15

Comédie-Française, salle du Vieux Colombier jusqu’au 10 juillet 2022

Notes de bas de pages

  • 1.
    V. par ex. le très personnel et réussi Molière-matériau(x) par Pierre-Louis Calixte en avr. 2022 dans les Singulis du Studio-Théâtre de la Comédie-Française.
  • 2.
    Phèdre de Sénèque au Studio-Théâtre en 2018.
  • 3.
    Écrit en 1933, mais publié de manière posthume en 1962, Le Roman de monsieur de Molière (folio, 1993) est un témoignage d’admiration.
  • 4.
    Franck Castorf avait lié les deux auteurs, en ajoutant Fassbinder dans son spectacle Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière, Le roman de monsieur de Molière, d’après Mikhaïl Boulgakov, de 5h45 et présenté au festival d’Avignon en 2017.
  • 5.
    Si certains personnages de la pièce sont fictifs ou inspirés de personnages réels, le militaire Kliment Iefremovitch Vorochilov était un membre du bureau politique, proche de Staline.
  • 6.
    Le roman satirique est publié en 1925, avant le début du totalitarisme stalinien.
  • 7.
    V. l’excellente bande dessinée Comédie française. Voyages dans l’antichambre du pouvoir de Mathieu Sapin consacrée à la compromission de certains auteurs-courtisans avec le pouvoir, tel Racine abandonnant sa carrière de dramaturge pour devenir l’historiographe du roi : E. Saulnier-Cassia, « Comédie française, une BD dans l’antichambre du Pouvoir », LPA 29 déc. 2020, p. 22.
  • 8.
    Sur ce terme, v. J.-M. Hostiou, in A. Viala (dir.), Le Temps des querelles, 2013, Littératures classiques, n° 81. Sur son utilisation contemporaine, v. E. Saulnier-Cassia, Le théâtre en procès. Épilogues contentieux de querelles dramaturgiques contemporaines, Paris, Classiques Garnier, à paraître.
  • 9.
    E. Saulnier-Cassia, « Censure et spectacles vivants », in S. Saunier (dir.), Censure et art, Mare & Martin, à paraître.
  • 10.
    R. Darnton, De la censure. Essai d’histoire comparée, 2014, Gallimard, nrf essais, p. 11.
  • 11.
    Dans une lettre à Staline de juillet 1929, il parle de ses forces « brisées ».
  • 12.
    E. Boulgakova fit également beaucoup pour la réhabilitation de son époux et travailla à la publication posthume de son œuvre, en particulier Maître et Marguerite, le roman le plus connu de Boulgakov, publié en 1967, qui est directement le produit de son expérience de la censure.
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