Le faux conduit en enfer

Publié le 04/05/2022 - mis à jour le 04/05/2022 à 10H28

Cet exemplaire de l’édition originale du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique de Machiavel au XIXe siècle, publié en 1864, a été adjugé 625 €.

Alde

Un exemplaire de l’édition originale du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique de Machiavel au XIXe siècle. Par un contemporain, relié en demi-chagrin havane, a été adjugé 625 €, le 16 mars dernier par la maison Alde. Ce pamphlet satirique, dirigé contre le régime de Napoléon III, fut interdit et son auteur condamné pour « excitation à la haine et au mépris du gouvernement » à quinze mois d’emprisonnement. Le « contemporain » était avocat et se nommait Maurice Joly.

Celui-ci ne pouvait imaginer que son pamphlet allait connaître, sous le titre des Protocoles des Sages de Sion, une sulfureuse renommée ; et que son texte allait être plagié et reformulé pour constituer une propagande antisémite, se basant soi-disant sur des faits réels.

Si Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique de Machiavel au XIXe siècle. Par un contemporain décrivait un plan fictif de domination mondiale par Napoléon III. Les Protocoles des Sages de Sion reprend ce texte, remplaçant Napoléon III par les juifs.

Le Dialogue aux enfers était connu dans les milieux de la police secrète du tsar de Russie. Ces derniers pillèrent les élucubrations de Joly, les aménagèrent et publièrent leur version en 1903 tendant à démontrer que les juifs et les francs-maçons avaient « établi un plan pour conquérir le monde ». Ce brûlot devint un bestseller et fut traduit en plusieurs langues. Il fut même lu, en 1909, en séance au Parlement de Vienne. Les contre-révolutionnaires russes le diffusèrent après 1917 vers l’Europe de l’Ouest, en Angleterre, en France et notamment en Allemagne, à partir de 1920, où sa version remporta un certain succès. Adolf Hitler l’a cité dans Mein Kampf et en a fait l’une des pièces maîtresses de sa propagande.

Dès 1921, pourtant, certains auteurs suspectèrent le faux. Un article du Times en publia la preuve sous le titre : La fin des Protocoles. Jacques Bainville, en 1921, puis le père jésuite Pierre Charles en 1938, démontrèrent plus loin encore le faux. Norman Cohn, dans Warrant for Genocide, en 1967, a prouvé que la moitié au moins des Protocoles est une pure et simple traduction du Dialogue aux enfers de Joly. Certains groupuscules dans certains pays, hélas, s’y réfèrent encore malgré tout.

• ALDE, 1 rue de Fleurus, 75006 Paris

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