Le malade imaginaire, au théâtre Dejazet

Publié le 22/11/2017

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Comédie-ballet en trois actes et 31 scènes, « Le malade imaginaire » venait de commencer sa carrière au Théâtre du Palais Royal en février 1673. Mais lors de sa quatrième représentation, Molière, souffrant, après avoir tenu courageusement son rôle d’Argan, fut reconduit en urgence à son domicile proche, rue de Richelieu, où il s’éteignit quelque jours plus tard.

Après les « comédies désespérées », comme Don Juan et le Misanthrope, il renouait avec la comédie ironique et lui donnait une qualité sans commune mesure avec ses premières farces. La brouille avec Luly se prolongeant, il avait demandé à Marc-Antoine Charpentier de composer la musique. Pour la petite histoire la partition, que l’on croyait perdue, fut retrouvée dans les archives de la Comédie-Française par William Christie qui la joua en intégralité avec Les Arts Florissants au cours d’une représentation au Théâtre du Châtelet, le 16 mars 1990. Entre-temps on fit appel à d’autres compositeurs dont Offenbach, André Jolivet et Georges Auric.

On connait l’intrigue construite autour d’Argan, un bourgeois fortuné qui, veuf, s’est remarié avec Béline, Tartuffe féminin qui n’attend que son décès pour hériter, l’ayant auparavant conduit à déshériter ses deux filles. La plus âgée, Angélique, aime Cléante, mais Argan veut la forcer à épouser Thomas Diafoirus, fils de son médecin et lui-même médecin.

Hypocondriaque, Argan suit aveuglement les conseils de Diafoirus père, enchaîne les saignées, les purges, les remèdes avec une soumission obsessionnelle que les sarcasmes de la servante Toinette et les raisonnements de son frère Béralde ne parviennent pas à calmer. Seul un piège, comme dans Tartuffe, parviendra à lui ouvrir les yeux, mais il ne consentira au mariage d’Angélique que si Cléante devient médecin, et il ira lui-même jusqu’au bout de sa logique en obtenant le diplôme d’une faculté accommodante, son intronisation étant l’occasion d’une cérémonie grotesque qui clôt la pièce..

Au premier degré, la satire, enlevée, sur un rythme de comedia dell’ arte, s’en donne à cœur joie en ridiculisant les déviances d’un corps de pédants, dissimulant leur ignorance sous leurs vêtements et leur langage obscur et il fallait du courage pour provoquer ouvertement, la faculté de médecine de Paris, figée dans son conservatisme et condescendante à l’égard des recherches novatrices de celle de Montpellier. Mais comme toujours chez Molière, la gravité de l’humaine condition s’impose et c’est ici, souterraine, la peur de la maladie et de la mort, d’autant plus émouvantes qu’elle assaillait depuis longtemps l’auteur et l’interprète qui élégamment choisit d’en rire.

La représentation donnée au théâtre Dejazet dans une mise en scène de Michel Didym qui fait sans doute la part belle à la bouffonnerie, n’hésite pas à forcer le trait s’agissant, par exemple, du jeune couple plus benêt que romantique. Mais elle apporte ici et là le contrepoids de l’émotion, avec la grâce de la très jeune Louison, la tendresse du frère, et surtout l’interprétation d’André Marcon, toute en nuances et subtilité qui fait d’Argan — comme le voulait Molière — un personnage à la fois odieux et touchant. Les autres comédiens dont certains endossent plusieurs rôles, sont à l’unisson.

Une fois de plus Jean Bourquin, ce personnage de théâtre qui a sauvé la salle des « Enfants du Paradis », elle-même seule rescapée du Boulevard du Crime après les grands travaux haussmanniens, confirme sa vocation d’éclectisme.

LPA 22 Nov. 2017, n° 131r8, p.15

Référence : LPA 22 Nov. 2017, n° 131r8, p.15

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