Le péché originel mis en cause

Publié le 10/01/2024

Cette édition originale échappée du bûcher est affichée au prix de 2 800 €

Librairie Éric Grangeon

Le bibliophile faisant feu de tout bois apprécie particulièrement les ouvrages condamnés au bûcher. Le principal intérêt qu’il en a est de voir en eux la rareté. D’autant plus que malgré la volonté des tribunaux qui ont condamné l’ouvrage en question, quelques exemplaires sont toujours parvenus à échapper à la destruction. Le libraire Éric Grangeon a réussi à dénicher l’un d’eux. Rien qu’au titre de cet opus, on comprend que les esprits religieux chagrins ont crié au blasphème. Peccatum Orignale […] sic numcupatum, philologice […] elucubratum a Themidis alumno. Ce qui signifie en gros que le Péché Originel « élucidé par l’élève de Thémis » n’était que de la luxure. Pour son auteur, Adam et Ève avaient eu des relations sexuelles dans le jardin de l’Éden. En guise de punition, Dieu décida que tous les hommes seraient désormais dominés par le désir sexuel. Il poussa plus loin son interprétation, en soulignant, à propos du mariage, le décalage entre la doctrine calviniste et les lois séculaires des premiers États modernes, et le comportement sexuel réel des hommes et des femmes dans la société contemporaine. Cet exemplaire, affiché 2 800 €, est relié en maroquin citron, richement décoré aux petits fers et encadrements.

Ce traité, consacré au péché originel, malgré sa condamnation a été réimprimé plusieurs fois, mais toutes les éditions successives, y compris la deuxième parue dès 1679, ont été tronquées des passages litigieux afin d’éviter une nouvelle censure. Son auteur, car il faut bien le nommer, le philosophe Adriaan Beverland (1650-1716) ne désempara pas. À peine condamné pour avoir mis en doute la pureté d’Adam et Ève, il revint à la charge en traitant d’une manière que l’on considère comme scabreuse le célibat des ecclésiastiques. Un exemplaire de De Stolatæ virginitatis lucubratio academica (Leyde, Joannis Lindani, in-8), relié en maroquin rouge orné, a été présenté à la vente le 4 décembre 2012 par la maison Ader, avec une estimation de 1 000/1 200 €. Éric Grangeon précise que parmi les passages supprimés, quelques fragments furent employés pour son sulfureux Prostibulis veterum, autrement dit « les anciens bordels », qui ne put jamais voir le jour. Le Peccatum Orignale a été traduit et imité en français en 1714 par Jean-Frédéric Bernard, sous le titre d’État de l’homme dans le péché originel. D’Adriaan Beverland, on connaît trois autres ouvrages dans le même sens.

Rappelons tout de même que, selon les dictionnaires, « le terme de péché originel » a été créé par saint Augustin, à la fin du IVsiècle, pour désigner l’état de péché dans lequel se trouve tout homme du fait de son origine à partir d’une race pécheresse ; et, ultérieurement, il a été étendu au péché d’Adam, premier père de l’humanité. »

Il est amusant de constater qu’il existe un portrait d’Adriaan Beverland, comme pour confirmer sa qualité « d’écrivain licencieux », en compagnie d’une prostituée. Cette huile sur panneau (35,2 cm × 27,6 cm), exécutée vers 1676 par Ary de Vois (vers 1630-1680), est conservée au Rijksmuseum à Amsterdam.

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