Le piano de Ravel en majesté

Publié le 16/02/2021 - mis à jour le 17/02/2021 à 9H07

Aparté

Dernier volet d’une tétralogie pianistique consacrée par Michel Dalberto à la musique française, voici l’album Ravel, capté en concert, comme les précédents, pour préserver la spontanéité du geste. Et des interprétations forgées à l’expérience d’une vie dévolue à l’art du piano, qui s’inscrivent dans une filiation. Celle de Vlado Perlemuter qui avait travaillé avec l’auteur du Boléro, un pianiste que celui-ci appréciait particulièrement. Dans le livret du disque, Dalberto rappelle quelques principes fondamentaux aux yeux de ce maître. Ainsi de la différence d’approche par rapport à la musique de piano de Debussy et de l’inadéquation du terme d’impressionnisme, chez l’un comme chez l’autre d’ailleurs ; celui de « Pointillisme » paraissant plus adapté concernant Ravel. Cela transparaît à l’écoute des quelques pièces essentielles du répertoire pour piano seul jouées ici.

La Sonatine est « une œuvre d’une simplicité trompeuse », précise-t-il. « Modéré », qui ne veut pas dire lent mais qu’il ne faut pas jouer trop rapide, cache des élans presque passionnés dans une accélération soudaine, presque véhémente ici. « Mouvement de menuet » est empli de poésie évanescente jusqu’à cette péroraison d’effusion contenue. « Animé » creuse un fort contraste dans l’affolement des notes dans l’aigu du clavier, qui sait se ranger, mais repart de plus belle. De Miroirs, Dalberto joue trois des cinq morceaux. « Oiseaux tristes » instille étrangeté et mystère presque étouffant. Avec « Alborada del gracioso », c’est la fantasmagorie d’une Espagne plus vraie que nature, étincelante, par l’alliance du rythme et de l’harmonie. La partie médiane est une évocation amoureuse d’une force descriptive inouïe : un théâtre haut en couleurs. La coda voit fuser des traits irrésistibles sous les doigts du pianiste français. Enfin « Vallée des cloches » laisse entendre une volée légère de tintements, bien détachés par Dalberto qui installe un paysage choisi à travers cette écriture combien savante.

On sait les trois poèmes pour piano Gaspard de la nuit être des morceaux de haute virtuosité. Au-delà d’une technique astreignante, il est plus délicat d’en restituer l’étrange poétique. Pour « Ondine », Dalberto compose une guirlande enchantée de ce qui est musique fluide où l’on perçoit le clapotis incessant de l’eau, sa transparence aussi. La difficulté, souligne-t-il, est d’obtenir de la mécanique du piano « un vrai et beau pianissimo », particulièrement dans les ultimes notes. « Le Gibet » combine les défis : variété des timbres sous une apparente uniformité, clarté des plans et surtout cette répétition obstinée et lancinante de sonorité de cloche en contrepoint. « Scarbo » est peut-être la pièce la plus difficile des trois. Pas selon Perlemuter, rapporte Dalberto qui en convient. Certes, le pianisme se veut grandiose, bardé de notes piquées en saccades, de ruptures, de rythmique implacable. C’est là encore un exemple du « pointillisme » relevé par le français qui ne met jamais en avant la composante démonstrative.

Les Valses nobles et sentimentales, suite de huit valses miniatures, offrent une déclinaison très subtile de ce que sont chez Ravel les indications de tempo. Elles trouvent ici une interprétation on ne peut plus habitée. « Modéré » est pris bien martelé et d’une puissance soutenue. « Assez lent », tout de retenue, musarde, truffé de touches de mélancolie presque touchante. « Modéré » est souriant, façon boîte à musique dans son tricoté de notes, alors que le rythme à trois temps paraît presque gommé. « Assez animé » figure un joyeux babil. « Presque lent » se veut nostalgique mais aucunement triste. « Assez vif » fait contraste par un ton détendu et affirmatif. Dans « Moins vif », le rythme se fait viennois. Enfin « Lent » forme une majestueuse conclusion. Michel Dalberto fait montre d’une suprême poésie dans ce qui est évocation souvent à peine dessinée de quelque valse oubliée ou un souvenir de valse.

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Référence : LPA 16 Fév. 2021, n° 159f9, p.24

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