Le surplus est insignifiant

Publié le 09/08/2023

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) fut nommé en 1846 bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile, parues en 1861. Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous poursuivons cet été la publication de la Lettre XII consacrée aux « Traductions ».

Gustave Doré

« Et tout récemment, la très belle traduction des Œuvres de Schiller, précédées d’un admirable travail sur la vie du grand poète, par M. Ad. Regnier. On a la traduction si remarquable de M. Viardot et l’on dit toujours tout simplement : J’ai Don Quichotte. Quant à moi, Madame, vous savez ce que j’ai déjà de l’original, et, pour ce qui est des traductions, j’en suis un peu à ce mal de l’enfance dont j’ai parlé à l’occasion de Robinson Crusoé. J’ai lu jusqu’à extinc­tion, presque en venant à la vie intellectuelle, la traduction de Filleau de Saint-Martin. Il ne tiendrait qu’à moi de dire, comme quelques-uns de ses édi­teurs, réduits à ne pouvoir réimprimer que ce qui est dans le domaine public : c’est la meilleure. Je m’en garderai ma foi bien ; je sais que cela n’est pas vrai, et je ne veux pas commettre sciemment d’hérésie littéraire ; mais le cours de la narration, les formes du style, tout l’ouvrage et jusqu’aux défauts de Filleau de Saint-Martin se sont enracinés dans mon esprit en même temps que l’armet de Don Quichotte et le bissac de Sancho Pança (sic) : il ne fallait pas moins que l’original lui-même pour les remplacer.

J’ai plusieurs traductions des Fables d’Yriarte, celle des Nuits lugubres de Cadalso et autres d’un moindre intérêt : si cette littérature est un peu restreinte dans ma bibliothèque pour les livres originaux, elle doit na­turellement l’être plus encore pour les livres traduits. Mais ce que j’ai forcément de plus restreint, c’est ce qui tient aux livres de l’Asie dont quelques produc­tions ne prennent pied, en France, que de loin en loin. J’ai deux traductions de l’Alcoran, les Classiques de la Chine, dont j’ai déjà parlé, le délicieux roman des Deux cousines, traduit par le savant, le spirituel Abel-Remusat : le surplus est insignifiant.

Je crois qu’il faut que je mette enfin un terme à cette sorte d’appendice, car, au fond, les meilleures traductions ne sont guère que cela. Aussi en ai-je un bien plus grand nombre que je n’ai osé en énu­mérer ici, sans compter celles qui se trouvent dans mes polygraphes, répétition que j’ai surtout dû éviter.

Vous comprenez, Madame, et je l’ai déjà dit, qu’ayant cru devoir vous offrir un tableau déve­loppé de l’ensemble de ma bibliothèque, je n’ai pourtant pas dû le faire en reproduisant la tota­lité de mon catalogue. Peut-être même n’ai-je encore que trop étendu ce rapide exposé. (À suivre)

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