Le théâtre des violences sexuelles devant la justice (2) : Affaires familiales d’Émilie Rousset

Publié le 20/11/2025

Alors que la Cour européenne des droits de l’Homme a condamné la France en septembre pour la deuxième fois de l’année 2025 au sujet du traitement judiciaire des violences sexuelles et que la France vient d’intégrer le non-consentement dans la définition du viol, plusieurs pièces de théâtre dissèquent ces derniers mois la justice des affaires familiales, notamment des violences sexuelles, en s’inspirant d’affaires réelles et en s’appuyant sur l’expertise d’avocats spécialisés en droit de la famille. Après À la Barre début novembre, nous nous intéressons à la pièce Affaires familiales qui théâtralise les affaires devant le JAF.

Le théâtre des violences sexuelles devant la justice (2) : Affaires familiales d’Émilie Rousset
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Affaires familiales, le dernier spectacle d’Émilie Rousset, décidément avide de sujets juridiques depuis son remarqué spectacle sur le procès de Bobigny1, a été créé en juillet 2025 à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon (In du Festival d’Avignon) et en tournée depuis, à commencer par le Festival d’Automne à Paris. Il fait se croiser le récit intime avec l’appareil juridique, la vie d’hommes et de femmes avec le droit applicable et les interprétations jurisprudentielles. Après avoir procédé à des entretiens avec des justiciables, des associations, des parlementaires et des avocats, l’autrice propose une plongée dans la diversité des contentieux traités par le juge des affaires familiales, plus connu sous son acronyme JAF, et présente sa vision de l’état de la justice en France, divisée en neuf tableaux aux intitulés imagés2, mais abordant tous une thématique traitée par le JAF : divorces, filiations, violences sexuelles, successions, harcèlement sexuel, PMA-GPA.

Dans un dispositif bi-frontal, l’espace du plateau est divisé par un large chemin en plastique blanc servant accessoirement d’écran, de lieu de passage, d’interpellation entre les comédiens le plus souvent à deux, parfois davantage.

« Comment est-ce qu’on fait plier la loi ? » est l’une des questions qui est posée. Et l’angle d’attaque, tout comme le fil rouge du spectacle, pour ne pas dire le parti pris de l’autrice semble être, outre d’exposer des situations révoltantes et dramatiques, de souligner le rôle des avocats pour faire changer le droit, utilisant parfois des affaires inédites pour initier des revirements jurisprudentiels et des réformes législatives (comme celles mettant fin à la procédure de divorce pour faute ou permettant le mariage pour tous), et celui des juges ne prenant « jamais de risque » considérant que « c’est au législateur de changer la loi ».

Le grand mérite de ce spectacle, et qui ne relève pas de l’évidence, est de montrer que le droit évolue sans cesse, qu’il n’est pas figé dans le marbre, mais que son évolution répond à des demandes ou à des besoins de la société ; que, s’il n’est jamais en avance sur son temps, il se transforme, sous l’empire de différentes influences, et notamment produites par d’autres systèmes juridiques, en particulier celui de la Convention européenne des droits de l’Homme, le spectacle se concluant même par l’évocation de la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’Homme mettant fin au devoir conjugal, considéré comme contraire à la liberté sexuelle et au droit à disposer de son corps3. En revanche, on déplore qu’à part la Cour européenne des droits de l’Homme, qui a encore tout récemment rendu une décision extrêmement importante4 sur les lacunes du cadre juridique français pour l’infraction de viol du fait de la non prise en compte de l’absence de consentement dans le Code pénal – qui est désormais comblée5 –, les autres juridictions soient vilipendées6 (qualifiées de « temples du conservatisme »), et que certaines d’entre elles soient ignorées. Il est ainsi regrettable de négliger l’office de la Cour de justice de l’Union qui a rendu des décisions remarquables et extrêmement courageuses, et critiquées pour leur empiètement (supposé) sur les droits de la famille nationaux, en matière de droit accessoire à la liberté de circulation des personnes dans des États membres de l’Union imposant à leurs autorités compétentes de reconnaître un acte de mariage entre deux personnes de même sexe7, un acte de naissance d’un enfant né de parents de même sexe8, ou encore un certificat de changement d’identité de genre9.

Par contre, on ne peut qu’approuver la scène, par ailleurs la plus audacieuse et plaisante sur le plan scénographique, permettant de faire connaître au grand public le Fiscalia de Sala contra la Violencia sobre la Mujer, c’est-à-dire le parquet général contre les violences faites aux femmes, créé il y a une vingtaine d’années en Espagne et qui coordonne, supervise et harmonise l’action du ministère public, sur l’ensemble du territoire, relayé par des parquets régionaux en matière de violences de genre. C’est justement en raison notamment d’un aléa géographique que l’idée de créer un parquet national dédié aux violences sexistes en France, s’inspirant du modèle espagnol, a été à plusieurs reprises portée10, et en dernier lieu par l’avocate pénaliste et vice-bâtonnière du barreau de Paris Vanessa Boussardo11, afin de réinstaurer « la confiance dans la justice, devenue relative », en simplifiant « le parcours judiciaire à la suite d’un dépôt de plainte » qui « s’apparente à un véritable dédale de doutes et d’insécurité juridique » et en protégeant les victimes des accusés.

La forme énergique du spectacle, alternant ou superposant des vidéos de vrais justiciables rencontrés par l’autrice et dont les récits sont partiellement récités simultanément par les comédiens au plateau, ne vient pas masquer le sombre tableau du traitement des affaires familiales qu’elle a voulu dresser en constatant qu’il requiert de ses acteurs, justiciables compris, « beaucoup d’énergie pour continuer à croire en la justice ».

Notes de bas de pages

  • 1.
    Reconstitution : Le Procès de Bobigny, co-écrit par Émilie Rousset et Maya Boquet, a été créé au T2G de Gennevilliers en 2019. L’on peut également citer, dans sa série Rituels créée avec Louise Hémon, les spectacles Rituel 2 : Le vote (sur le cérémonial du bureau de vote) et Rituel 4 : Le Grand Débat (écrit à partir des débats télévisés de second tour à la présidentielle entre 1974 et 2017).
  • 2.
    Comme « L’amour et la loi ; « L’empilement des décisions » ; « Napoléon à la Cour européenne »…
  • 3.
    CEDH, 23 janv. 2025, n° 13805/21, H. W. c/ France.
  • 4.
    Après une première décision du 24 avril 2025 (CEDH, 24 avr. 2025, nos 46949/21, 24989/22 et 39759/22, L. et autres c/ France), la Cour européenne des droits de l’Homme a à nouveau condamné la France le 4 septembre 2025 (CEDH, 4 sept. 2025, n° 30556/22, EA et Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail c/ France) pour violation des articles 3 et 8 de la Convention.
  • 5.
    L’article 222-22 du Code pénal vient d’être modifié par la loi n° 2025-1057 du 6 novembre 2025 (JO, 7 nov. 2025) : au premier alinéa, les mots : « Toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » sont remplacés par les mots : « Tout acte sexuel non consenti commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur » et sont insérés deux alinéas ainsi rédigés : « Au sens de la présente section, le consentement est libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable. Il est apprécié au regard des circonstances. Il ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime » ; « Il n’y a pas de consentement si l’acte à caractère sexuel est commis avec violence, contrainte, menace ou surprise, quelle que soit leur nature ».
  • 6.
    On ressentait déjà cette défiance vis-à-vis du juge dans le spectacle Leviathan de Lorraine de Sagazan, dans le domaine particulier des comparutions immédiates. V. E. Saulnier, « Leviathan de Guillaume Poix et Lorraine de Sagazan : le sens de la peine ? », Revue Droit & Littérature 2025, à paraître. Dans ce contexte, la lecture de plusieurs interventions présentées au colloque du réseau Gesica du 3 octobre 2025 est d’un grand intérêt, notamment celle de la présidente de chambre à la Cour de Cassation, Agnès Martinel : « Juger sans désir de plaire ni crainte de déplaire », Actu-Juridique.fr 15 oct. 2025, n° AJU502042.
  • 7.
    CJUE, 5 juin 2018, n° C-673/16, Coman.
  • 8.
    CJUE, grde ch., 14 déc. 2021, n° C-490/20, Stolichna.
  • 9.
    CJUE, grde ch., 4 oct. 2024, n° C-4/23, Mirin.
  • 10.
    L’ancienne ministre déléguée française chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, Elisabeth Moreno, avait montré de l’intérêt en 2021 pour ce modèle espagnol.
  • 11.
    V. Boussardo, « Violences faites aux femmes : notre pays gagnerait à mettre en œuvre une politique unifiée sous l’égide d’un parquet spécialisé » », Le Monde, 21 août 2025. V. aussi, V. Boussardo, « Il est temps de penser un parquet national dédié aux violences sexistes et sexuelles », Actu-juridique.fr 15 oct. 2025, n° AJU017w6.
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