L’échappée de la poulette rousse (1/2)

Publié le 26/12/2023

BGF

Raphaël aime inventer des histoires. Il les garde pour lui, composant des recueils d’images, d’odeurs et de personnages insolites. Son plus grand plaisir est de se faufiler dans l’ancienne maison qui résiste tant bien que mal au temps, derrière la demeure familiale. Il guette le moment où les portes des anciennes remises, devenues garage, sont ouvertes ; il se précipite alors dans l’escalier menant dans les pièces à l’étage où il a installé son refuge. Les marches striées par la poussière ne sont guère engageantes, comme les murs crayeux rêches sous la main. Si Raphaël est un garçon rêveur, il est aussi décidé. Il sait que l’escalier, si vieux soit-il, est solide et nul ne lui a interdit d’emprunter ce chemin tortueux. Arrivé sur le palier, il jette un regard rapide sur la pièce à droite, encombré de lits en fer rouillés et de matelas aux toiles douteuses. Sur la gauche, le plancher est trop clairsemé. Un pas de trop, et il se retrouverait en morceau sur le sol de l’un des boxes des anciennes écuries.

Il lui reste encore une étape. La tête droite, il traverse une dernière pièce, abandonnant l’amoncellement de vieux jouets qui débordent d’une commode dans un état précaire. Un châlit qui a connu des nuits plus heureuses gît abandonné contre l’un des murs encore couvert d’un papier peint aux couleurs passées. Sa petite main tourne la poignée d’une nouvelle porte et il pénètre enfin chez lui. Oh, le décor est sommaire : une bibliothèque contient des livres que l’oncle Édouard a transposés ici, faute de place dans son bureau, quelques caisses bourrées d’ustensiles dont on a perdu l’usage ont été posées là et surtout une table et une chaise. L’enfant compte bien apporter un fauteuil qu’il remplirait de coussins, afin de s’y pelotonner et ainsi rêver tout à son aise.

Raphaël rêve. Les images s’entrechoquent dans sa tête. Il tente de les mettre en ordre pour composer une histoire, une histoire de Noël avec toute la magie qui l’entoure. Il fronce les sourcils, contrarié, les mots ne viennent pas. Il ferme les yeux, faisant appel à ses dessins intérieurs. Rien. Il comprend soudain la cause de son échec. Il entend des pas, des petits pas précipités qui viennent du grenier au-dessus. Quel animal s’est-il installé là-haut ? Une chouette ? Un hibou, on dit que son pas fait songer à celui d’un homme ? Pour en avoir le cœur net, le garçon part en exploration. La pièce, sous les combles, est quasiment vide, à l’exception de trois malles déglinguées, d’un amas de licols en cuir durci et d’un grand Christ, sans doute arraché d’un calvaire.

Allongé sur le sol, le buste brisé et béant, les jambes mutilées, détaché de sa croix, le Seigneur oublié est vraiment en piteux état. La lumière venue de l’extérieur le pare pourtant d’une certaine grâce. D’où peut venir ce crucifix ? Qui l’a jeté ici, comme un rebut. Jamais personne de sa famille n’agirait ainsi. En cette veille de Noël, Raphaël éprouve de la tristesse. Alors que, dans le salon bleu, Grand-mère a dressé, comme tous les ans, avec l’aide des plus petits, sa crèche composée de personnages innombrables, il se souvient que lorsqu’il était le plus jeune, il lui revenait la mission de déposer le matin de Noël, l’enfant Jésus dans la mangeoire. (À suivre)

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