Les élections municipales à Paris façon cabaret

Publié le 28/02/2020 - mis à jour le 15/05/2020 à 15H05

Le théâtre de Poche-Montparnasse a eu l’idée originale de programmer un « cabaret politique », Ciel, mon Paris !, dans la perspective des élections municipales à Paris, alliant des chansons populaires, des citations d’intellectuels et des conversations avec un invité surprise, devant des électeurs-spectateurs de cabaret d’un soir.

Les spectateurs de Ciel, mon Paris ! sont invités, dans une ambiance cabaret, à s’asseoir autour de petites tables où ils peuvent commander des boissons servies par des garçons en tablier, avant que le spectacle ne débute par une bande-son faisant se succéder des propos de citoyens capturés dans la rue se plaignant d’une « maire qui se lève tous les matins en se demandant comment embêter les Parisiens » ou ne voulant pas « être embêtés par les SDF et les immigrés », des klaxons, des chansons telle Les petits trous de Gainsbourg, et se terminant par le fameux « Paris libéré » du général de Gaulle…

Ce cycle de « cabaret politique », programmé trois soirées par semaine durant la campagne des élections municipales – se tenant les 15 et 22 mars 2020 –, se donne pour objectif de chanter Paris, en traversant son histoire, avec ceux qui ont fait cette ville et ceux qui y habitent. Il faut signaler d’emblée que l’orientation politique est nette ou, plus exactement, relève d’un anti « Hidalgoïsme » basique pour ne pas dire primaire, complètement assumé.

Le spectacle mis en scène par Stéphan Druet est composé de trois parties conçues et animées par le journaliste et écrivain le plus Parisien des Libanais, André Bercoff, à la demande de Philippe Tesson, directeur du théâtre du Poche-Montparnasse. La première partie – « Il était une fois Paris » – est un pot-pourri de reproches contemporains et plus anciens faits à la capitale au moyen de citations d’intellectuels ou personnalités diverses s’étant un jour exprimés sur leur rapport à la capitale. La deuxième partie – « L’invité politique » – suit un court entracte permettant la mise en place sur une petite estrade derrière le piano d’un invité différent chaque soir, l’idée étant de convier un maximum de candidats à la mairie de Paris pour discuter de l’actualité de la campagne électorale. Le soir de première, c’était Gaspard Gantzer qui répondait une petite demi-heure durant, de manière assez politiquement correcte, à André Bercoff. Enfin, le spectacle se clôt par une troisième partie – « Paris parade » – enchaînant les grands tubes dans les cinq dernières minutes avec le public, des Champs Élysées de Joe Dassin à la Vie parisienne d’Offenbach en passant par La complainte de la butte de Jean Renoir…

Tant les airs chantés en première et troisième parties par Emmanuelle Goizé – voix superbe – et Yannis Ezziadi – facétieux avec un curieux air d’Oscar Wilde – accompagnés au piano par Simon Froget-Legendre , que l’animation d’André Bercoff – peu fluide le soir de première – et la conversation avec l’invité politique d’un soir, sont l’occasion d’aborder différentes questions juridiques qui traversent les deux heures de spectacle, comme la courte campagne municipale commencée peu de jours avant le début des représentations.

Il convient de rappeler, ainsi que l’ont rapidement fait André Bercoff et Gaspard Gantzer pour mieux se plaindre de cette particularité aboutissant à « confisquer » aux Parisiens le choix de leur maire, que le mode de scrutin dans la capitale – comme dans les deux autres villes à arrondissements que sont Lyon et Marseille – déroge à la règle applicable partout ailleurs de la circonscription unique et ne permet aux Parisiens que d’élire, par secteur électoral – c’est-à-dire par arrondissement à l’exception de « Paris centre » qui regroupe pour la première fois quatre arrondissements – leurs conseillers d’arrondissements – au nombre de 340 – et en même temps les conseillers de Paris – au nombre de 163 –, lesquels élisent ensuite le maire – le 29 mars au plus tard – à la majorité absolue. Cette particularité d’un suffrage universel indirect déplorée par les deux orateurs, souhaitant que « la loi change », existe depuis 1982 et aligne d’autres particularités – favorisant le système majoritaire – qui rendent les résultats peu prévisibles. Il faut ajouter que pour la première fois en 2020, les Parisiens élisent également les conseillers métropolitains – métropole du Grand Paris.

Au-delà de la spécificité de l’organisation des élections municipales parisiennes, ce sont essentiellement des questions relatives à la fameuse trilogie de l’ordre public – sécurité, salubrité, tranquillité publiques – qui traversent le spectacle, ainsi que les critiques récurrentes sur les choix esthétiques réalisés par les pouvoirs publics aboutissant à cette « beauté accidentelle » de Paris selon la jolie expression de Cocteau.

Une allusion est ainsi faite dans le spectacle à la « Lettre ouverte d’artistes » signée entre autres par Huysmans, Zola, Maupassant, Leconte de Lisle, Gounot, Garnier et publiée dans la revue Le Temps en 1887. Il est intéressant de la relire, tant pour se remémorer la capacité d’indignation des intellectuels et artistes du XIXe siècle contre les choix d’aménagement et d’embellissement des pouvoirs publics dans la capitale française que pour savourer les mots employés : « Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de “tour de Babel” ».

L’installation 132 ans plus tard du monumental « Bouquet de tulipes » de Jeff Koons, derrière le Petit Palais, a également créé la polémique plusieurs années durant en amont, en dépit du financement total par l’artiste et des mécènes, mais dans la crainte des coûts cachés, notamment d’entretien. De fait, un mois plus tard, l’œuvre était déjà dégradée. Comme pour la tour Eiffel, les préoccupations des opposants se sont concentrées tout autant sur l’utilisation des finances publiques, dans une ville actuellement endettée à plus de 6 milliards d’euros, comme l’a rappelé Gaspard Gantzer, que sur les choix esthétiques transformant l’espace public dans le long terme.

S’agissant de l’ordre public, c’est à un florilège de citations – parfois un peu plaquées – auquel se livre André Bercoff pour démontrer que, de tout temps, Paris a suscité autant d’attirance que de répugnance, en particulier sur les questions de salubrité. De Chamfort à Erik Satie en passant par la Princesse Palatine, révulsée par les odeurs et le bruit, « Paris est l’endroit où il pue », où « l’air est si mauvais qu’il faut toujours le faire bouillir avant de le respirer » !

L’utilisation des divers moyens de transport a aussi fait l’objet de récriminations récurrentes mettant en jeu la sécurité et la tranquillité publiques dans la capitale : la généralisation des nouveaux modes de déplacements à deux roues conduisant à la création de pistes cyclables au grand dam des automobilistes et le nécessaire encadrement des usagers de trottinettes seraient les préoccupations les plus récentes sur ce terrain. De manière plus générale, les difficultés de circulation, qui avaient inspiré à Queneau l’idée de transférer tous les monuments historiques dans le même quartier pour éviter aux touristes de se disperser et aux Parisiens de ne plus subir les effets de ce que l’on n’appelait pas encore le tourisme de masse, n’ont pas encore produit dans Paris de réaction aussi violente qu’à Barcelone, mais seront probablement l’un des dossiers les plus difficiles de la prochaine équipe de la mairie de Paris.

Si la campagne municipale a tardivement commencé dans la capitale, il ne fait pas de doute que les rebondissements consécutifs à la démission le 14 février 2020 du candidat du parti au pouvoir vont relancer l’intérêt des électeurs pour le « cabaret politique » du théâtre du Poche-Montparnasse, qui comme tout cabaret, comporte son lot de grivoiseries…

Théâtre de Poche-Montparnasse

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Référence : LPA 28 Fév. 2020, n° 151v1, p.20

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