Les fraises de Chardin

Publié le 28/02/2022

De Chardin, Panier de fraises des bois, daté de 1761, est estimé 12 à 15 000 000 €.

Artcurial

Que c’est triste, la fraise en hiver ! Il est loin, sinon incompréhensible pour les jeunes générations, ce dicton pourtant explicite : « À la Pentecôte, fraises on goûte. À la Trinité, fraises au panier ». Tout aussi sages que nos anciens, les Québécois délivrent un autre adage : « On ne peut pas manger des fraises à l’année ». Les barquettes sont pourtant omniprésentes sur les étals des supermarchés, enlevant tout désir de goûter à la bonne saison ce fruit appartenant au genre Fragaria. Jean Siméon Chardin, le peintre des natures mortes, pour notre bonheur, balaye toutes ces considérations saisonnières et commerciales. Il a réalisé, disent les historiens d’art, environ 120 natures mortes, souvent sur les mêmes thèmes, comme des gobelets d’argent, des théières, des lièvres et des fruits, notamment des melons, pêches ou prunes.

On connaît bien le Panier de prunes, daté de 1759, conservé au Louvre. Cette toile fait partie d’une série de deux natures mortes, dont l’autre est Pêches et raisins avec un rafraîchissoir, probablement destinés à orner la demeure de l’abbé Nicolas-Charles-Joseph Trublet. Sans les railleries de Diderot qui lui trouvait « de l’ingénuité » et Voltaire qui le qualifiait d’ « archidiacre et archi-ennuyeux », ce moraliste d’origine malouine, serait oublié. Il a eu le mérite d’apprécier les natures mortes de Chardin. Nous ignorons s’il eut le loisir d’admirer le Panier de fraises des bois, exécuté deux ans plus tard que les précédentes, en 1761. Charles Blanc mentionna le premier, en 1862, ce « morceau exquis » dans la littérature, un an avant les Goncourt : « Un panier de fraises, un verre de cristal à demi plein d’eau où chatoient les reflets vermeils d’une belle pêche placée près de deux œillets blancs et de quelques cerises ».

Ce tableau vient de réapparaître sur le marché et sera mis en vente le 23 mars prochain par Artcurial, avec une estimation de 12 à 15 000 000 €. Aujourd’hui, Pierre Rosenberg le considère comme un tableau exceptionnel. Il est vrai que ce « panier », avec le temps, est devenu une des images les plus célèbres et emblématiques du XVIIIe siècle français. Il a été régulièrement reproduit sur la couverture des catalogues consacrés à Chardin. Selon l’expert Éric Turquin, Chardin était alors au sommet de son art : « La virtuosité du peintre s’exprime dans l’incroyable transparence de l’eau dans le verre, le rendu des fruits à la fois précis et flou, par une seule masse, le tout mis en relief par les taches blanches des deux œillets dont la tige brise la régularité ».

Ce tableau avait été redécouvert par François Marcille (1790-1856), qui s’était passionné pour la peinture du XVIIIe siècle quelque peu négligée dans la première moitié du XIXe siècle. Il l’inséra dans sa collection qui rassembla environ 4 500 toiles, dont 40 de Boucher, 30 de Chardin, 25 de Fragonard… Elle fut ensuite partagée par tirage au sort entre ses deux fils, Eudoxe (1814 -1890) et Camille (1816-1875), qui la complétèrent.

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