Les idées réformatrices d’Ivan Tourguéniev sur le servage et la peine capitale

Publié le 24/01/2019

Le bicentenaire de la naissance de Tourguéniev en novembre 2018 a été discrètement salué en France par quelques rares événements commémoratifs. Plusieurs des ouvrages de l’auteur russe, un peu négligé en France en dépit de son attachement à ce pays, offrent pourtant des illustrations littéraires avant-gardistes et tranchées sur le servage et la peine de mort.

Même avant de vivre en France – pendant 38 ans –, Tourguéniev (1818-1883) sut s’entourer des génies des Lettres français parmi lesquels Flaubert, Maupassant, George Sand et Zola. Son attachement à la cantatrice Pauline Viardot – qu’il connut à l’occasion d’une tournée en Russie – lui fit acquérir à Bougival une demeure où il finit ses jours, tout près de la villa des époux Viardot – laquelle fait partie des 18 sites sélectionnés par le loto du patrimoine en septembre 2018.

Aujourd’hui transformée en musée, la Maison de Bougival a accueilli, en juin 2018, dans la bien nommée salle des droits de l’Homme (ou salle Françoise Sabatié), Hervé Pierre et Éric Génovèse qui ont donné leurs voix à Flaubert et Tourguéniev pour des « Dialogues de géants » tirés de leur correspondance, à l’initiative de la compagnie Les Signatures.

Le bicentenaire de la naissance du romancier a été commémoré en novembre 2018 par un colloque international sur « Ivan Tourguéniev, homme de paix », organisé par l’association des Amis d’Ivan Tourguéniev, Pauline Viardot et Maria Malibran (ATVM), sous le haut patronage de l’UNESCO1, permettant notamment de mettre en valeur l’humaniste et l’Européen, ainsi que le protecteur de la nature, des arts et des lettres.

Injustement oublié aujourd’hui par le lecteur français, à la différence de ses compatriotes Pouchkine et surtout Dostoïevski ou Tolstoï avec lesquels il n’eut que des divergences et de très vives disputes, Tourguéniev demeure cité par les écrivains russes contemporains, y compris les plus contestataires ou honnis par le pouvoir actuel2, et Mémoires d’un chasseur – dont la première édition paraît en 1852 – reste un ouvrage classique connu des littéraires sur tous les continents3.

C’est dans ce dernier que Tourguéniev a dressé un portrait littéraire de l’état du servage en Russie, dont il est difficile de dater le commencement – beaucoup d’auteurs le font remonter à un oukase de Boris Godounov en 1592 ou 1593 qui interdisait aux paysans de changer de demeure – et de la nécessité d’y mettre fin. L’ouvrage est rédigé alors que Tourguéniev était de retour en Russie à la mort de sa mère, propriétaire terrienne, avec laquelle il était en grand désaccord, notamment s’agissant de la condition de ses serfs.

Le style de Tourguéniev n’est pas revendicatif mais poétique. De fait, il ne cherche pas à choquer, à la différence de Gogol dans Les Âmes mortes, paru dix ans plus tôt. Comme l’a écrit Prosper Mérimée en 18544 : « Parlant des paysans, il est obligé de parler de l’esclavage, et c’est un sujet qu’on ne peut aborder en Russie qu’avec une certaine réserve ; aussi M. Tourghenief ne tire pas le voile, mais il le soulève discrètement, et d’ordinaire c’est au lecteur de deviner ce que l’auteur aurait eu quelque peine à lui dire ». De fait, au moment où Tourguéniev s’exprimait, la censure sévissait et interdisait de publication « les articles qui analyseront, discuteront et critiqueront les dispositions du gouvernement sur la question [« la libération de l’état de servage »] ; les articles, principalement littéraires, ou sous forme de récit ou autre renferment des événements ou des opinions pouvant exciter les paysans contre les propriétaires. Les ouvrages ou articles purement savants, théoriques, historiques et statistiques [ne seront autorisés qu’à condition] a) de ne pas contenir de commentaires et d’interprétations sur les principes fondamentaux des rescrits (…) ».

Dans la moitié de ces nouvelles – rédigées pour l’essentiel en 1847-48 –, Tourguéniev aborde la question du servage pour dépeindre de manière empathique le monde paysan et implicite son opposition au servage, en prenant différents exemples aussi bien concernant les serfs domestiques (dvorovye) attachés à la personne du maître, que les paysans ou serfs attachés à la glèbe.

Dans les années qui suivirent les Mémoires d’un chasseur, le projet tsariste évolua. Il s’agissait au départ d’un projet « d’amélioration du sort des paysans » qui s’est matérialisé d’abord dans deux premiers rescrits impériaux en 1857, suivis de grands débats publics – en 1858 d’ailleurs, Tourguéniev a signé avec une centaine de « nobles de la province de Toula une pétition pour demander la libération des serfs avec la terre » avec un dédommagement des propriétaires par l’État5 – ; l’expression d’« amélioration » fut abandonnée à partir de 1859 au profit de celle d’émancipation, avant que l’abolition du servage soit retenue en 18616. De vifs conflits entre les partisans d’une réforme du servage et ses opposants vont s’ensuivre, ainsi qu’une rupture nette entre Tourguéniev et les progressistes en 1860, année de gestation du roman Pères et fils, publié en 1869. Ce livre est aussi important, si ce n’est plus, que Mémoires d’un chasseur au regard de la description que fait Tourguéniev du débat sur le servage, présentant une vision traditionnelle de la propriété et de l’ordre parallèlement à une appréhension libérale, partisane de l’émancipation des serfs.

L’abolition du servage par Alexandre II en 1861, que Tourguéniev avait tellement appelée de ses vœux, participe d’une réforme plus large du fameux « tsar libérateur », mais ne fut pas vraiment couronnée de succès. Pères et fils montre bien toutes les limites de la libération des serfs, restant pour la plupart dépendants de leurs anciens propriétaires ou de l’État et la situation paradoxale dans laquelle les nobles les plus précocement réformateurs se trouvent placés : « j’ai assuré l’avenir des paysans, j’ai créé une ferme, tant et si bien que je passe pour un rouge dans toute la province », s’exclame ainsi Nicolas Pétrovitch.

Moins connue que sa sensibilité aux conditions de servitude des paysans russes est l’opposition farouche de Tourguéniev à la peine de mort. Elle est pourtant sans ambiguïté, exprimée de la manière la plus claire dans un petit ouvrage paru en 1870, L’Exécution de Troppmann7, à la suite de l’expérience personnelle de Tourguéniev invité à assister à une exécution publique par Maxime Du Camp. La répugnance physique qu’éprouve le romancier assistant tant devant le cérémonial préalable que l’exécution elle-même complète sa désapprobation morale face à la réaction populaire et son incompréhension politique, considérant le châtiment inutile et inefficace. Préfigurant ainsi Camus dans ses Réflexions sur la guillotine – et son expression de « crime légal » –, Tourguéniev parle d’un « assassinat d’un être semblable à nous » qui « jouions une comédie légale et abominable », se demandant « de quel droit fait-on tout cela ? Comment soutenir cette routine révoltante ? La peine de mort elle-même pouvait-elle être justifiée ? », avant de souhaiter en conclusion que son récit puisse donner « quelques arguments aux défenseurs de l’abolition de la peine de mort, ou du moins à l’abolition de sa publicité »8.

L’abolition du servage et de la peine de mort sont bien deux convictions profondes de l’auteur qui attestent de son intérêt sincère pour les droits fondamentaux de la personne. Ainsi que George Sand le lui a joliment écrit : « Vous avez de la pitié et un profond respect pour la créature humaine, de quelques haillons qu’elle se couvre, et sous quelque joug qu’elle se traîne. Vous êtes un réaliste pour tout voir, un poète pour tout embellir, un grand cœur pour tout plaindre et tout comprendre »9.

Notes de bas de pages

  • 1.
    Certains éléments ci-après relatifs au servage sont tirés de ma communication du 7 novembre 2018 à ce colloque, coordonné par Zviguilsk A.
  • 2.
    Comme Sorokine V. dont le roman le plus connu (Roman, paru en 2000 chez Verdier), cite Tourguéniev à deux reprises, aux côtés de ses contemporains célèbres dont les 4/5e du roman pastichent le style à la perfection.
  • 3.
    Dasai O. y fait référence dans son dernier livre, Soleil couchant (Gallimard, 1986) par la bouche du peintre décadent Uehara (p. 172), en utilisant l’un des titres attribués à l’ouvrage en français (Récits d’un chasseur et non Mémoires) et qui qualifie l’auteur russe d’« aristocrate campagnard ».
  • 4.
    « La littérature et le servage en Russie », in Revue des deux mondes, 2e série de la nouvelle période, t. 7, 1854, p. 183-193.
  • 5.
    Niqueux M., « L’émancipation des serfs en Russie : les projets en français (1858-1861) », ILCEA, 17/2013, 1, URL : http://journals.openedition.org/ilcea/1751.
  • 6.
    V. ce moment peint par Mucha et relaté dans « Mucha, l’affichiste “Art nouveau”, peintre d’un patriotisme slave utopique », LPA 28 sept. 2018, n° 139h0, p. 21.
  • 7.
    Le texte fut initialement publié dans la revue Le Messager de l’Europe de Saint-Pétersbourg. C’est la première traduction française de Pavlovsky I. (in Souvenirs sur Tourguéneff, Savine, 1887) qui est reprise par les éditions Le Sillage, 2012.
  • 8.
    Ibid., p. 29, 45 et 46.
  • 9.
    Le Temps, 30 oct. 1872.
LPA 24 Jan. 2019, n° 142a8, p.15

Référence : LPA 24 Jan. 2019, n° 142a8, p.15

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