Les mémoires d’un bibliophile (XXIII)

Publié le 24/08/2016

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile (Paris, E. Dentu, 1861, in-12). Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous poursuivons la publication de la Lettre VI consacrée aux littératures étrangères.BGF

« Dans un seul volume du même éditeur, le Renaud (1621), Aminte (1622), le Roi Torrismondo (1622), le Bûcher de Corinne et le Phénix (1621). Toutes les pièces séparées du Tasse sous le titre général de poésies (Rime), toujours de Venise, les unes de 1620, les autres de 1621 : deux volumes ; les œuvres en prose (Prose), divisées en cinq parties, la plupart sous la forme de dialogue.

Un volume contenant un grand nombre de pièces polémiques, quelquefois simplement littéraires, tant du Tasse que de l’Arioste ou autres écrivains moins célèbres du temps (Mantoue, 1585). Le tout rempli d’intérêt. Enfin, la Vie du grand poète par son ami Manso (Venise, Deuchino, 1621). Dans ces différents volumes, la poésie est en italiques et la prose en caractères romains.

Nous voilà, je pense, bien quittes avec le chantre de la Jérusalem délivrée, du moins vous, Madame et autres lecteurs de cette lettre s’il y en a : quant à moi je crois ne l’être jamais. J’ai pourtant dû me séparer temporairement d’une partie de ces douces possessions : les in-folio, les in-quarto appartenaient par nature aux grands rayons qui leur avaient été d’abord affectés, mais, en même temps que cette précieuse suite de vieux in-18, j’ai emporté plusieurs volumes du Tasse qui satisfont, à la fois, l’esprit et les yeux. (…)

Après le Tasse, Madame, il faut absolument nommer l’Arioste, l’usage bibliographico-littéraire le veut ainsi. (…) Du reste, je n’ai jamais compris qu’on pût s’obstiner à ce rapprochement de tous les jours entre deux grands poètes qui ont produit deux œuvres aussi profondément dissemblables. (…) L’Arioste est incontestablement le premier poète du genre comique de tous les pays, comme le Tasse est le premier de tous les poètes épiques modernes ; quand on a dit cela on a tout dit : le reste n’est que vaines subtilités. Vous pressentez déjà que je n’ai pas couru les éditions de l’Arioste avec autant d’ardeur que j’en ai mis à recueillir tant de Jérusalem. J’ai l’excellent Roland furieux de Prault (1746), édition à laquelle se rattachent pour moi quelques souvenirs particuliers ; je l’ai encore en deux jolis petits volumes destinés à la poche. Enfin j’ai les œuvres complètes de l’Arioste ; avec des éclaircissements (Bassano, 1771). Vous voyez qu’au fond je ne puis guère être accusé d’indifférentisme à son endroit.

J’ai fait peut-être moins jusqu’ici pour un poète que j’affectionne pourtant bien autrement, pour Dante, ce sublime Dante, qui n’est ni le premier ni le second, qu’il ne faut pas chercher à classer d’une manière précise, pas plus que Milton, moins que Milton. Ce sont là de ces génies à part, en dehors et souvent au-dessus de la règle, dont il faut jouir dans ce qu’ils sont, laissant discuter, disputer ceux qui ont goût à le faire ».

(À suivre)

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Référence : LPA 24 Août. 2016, n° 118y6, p.16

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