Les Nabis et le décor

Publié le 16/04/2019

Jardins publics : La promenade (détail, 1894), par Édouard Vuillard.

The Museum of Fine Arts, Houston

Grâce à cette exposition, nous entrons dans une atmosphère de détente parmi des jeunes femmes toutes de grâce, évoluant dans une nature joyeuse, fleurie. Ainsi, les Nabis entraînent-ils dans une sorte de paradis au décor raffiné.

« Nabi », nom issu de l’hébreu signifiant « prophète » : ainsi se percevait ce groupe créé en 1888 ou 1889, par des artistes désireux de s’évader de l’impressionnisme et de l’imitation de la réalité. Il durera 10 ans.

Pierre Bonnard, Maurice Denis, Paul Sérusier, Henri-Gabriel Ibels et Paul-Élie Ranson se rencontrent à l’Académie Julian ; quelques années plus tard, Édouard Vuillard et Félix Vallotton, entre autres, se joignent à eux. Leur but : rendre les intérieurs plus chaleureux, comme l’a fait William Morris créateur de Arts & Crafts en Angleterre. Une idée suscitée par l’essor de l’industrialisation. Ils s’intéressent à l’art appliqué et à sa proximité avec l’art et ont en commun une admiration pour Paul Gauguin et Pierre Puvis de Chavannes.

C’est au retour d’un voyage à Pont-Aven que Paul Sérusier présente à ses amis un petit tableau peint au Bois d’Amour, sous la direction de Paul Gauguin, synthèse de la nature évoquée par des tâches colorées. Il s’agit du Talisman, réalisé selon le principe du synthétisme : les dessins sont cernés d’un trait, les couleurs posées en aplat et la forme créée par l’arabesque et non par le volume. Les peintres sont fort intéressés par cette démarche : voilà comment va naître le groupe, pour lequel le sujet demeure important. Rapidement, ils renoncent au modelé ; ils réalisent également gravures, papiers peints, illustration de livres. Leur admiration pour l’estampe japonaise, alors en vogue, est perceptible dans la suppression de la perspective et dans le dessin simplifié.

Pour la première fois en France, une exposition est consacrée à l’art décoratif des Nabis ; il se distingue par sa poésie, sa gaîté souvent, sa beauté et une palette agréablement colorée, lumineuse. Ces artistes souhaitent créer un art d’intérieur accessible au plus grand nombre, avec des thèmes récurrents : nature, jardins publics, intérieurs…

Quatre panneaux de Maurice Denis évoquent avec grâce les saisons par des jeunes femmes aux lignes ondulantes et souples, dans une manière adoucie du cloisonnisme. Pierre Bonnard suggère, quant à lui, le charme de femmes à l’élégante silhouette, se détachant du fond de nature et exécutées au format des kakémonos, en des couleurs chatoyantes. C’est encore Édouard Vuillard, qui excelle dans le rendu de scènes d’intérieurs cossus, chaleureux, intimistes et silencieux, peintes en une matière nourrie. Coloriste, il joue des contrastes, de stridences ou d’harmonies savantes. Que de charme dans ses « jardins publics » et autres thèmes de plein air ! Loin du détail, il recrée une ambiance paisible où les enfants s’amusent sous le regard de leurs nourrices. Ici, l’arabesque est reine.

La démarche des Nabis intéresse un galeriste, Siegfried Bing, qui organise en 1895 une exposition dans sa « Maison de l’Art Nouveau », où figurent plusieurs des peintres de ce groupe et où sont également présentés sculptures, gravures, meubles et objets conjuguant art et arts appliqués. Vuillard, Rouxel, Maurice Denis réalisent également des projets pour papiers peints aux motifs floraux parfois stylisés, animaux dans la nature… Siegfried Bing commande à Maurice Denis un décor de chambre à coucher qu’il veut exposer dans son local ; le peintre s’inspire d’un Lieder de Schumann pour cette œuvre exécutée en une palette raffinée de bleus contrastés ; les silhouettes des personnages apparaissent schématiques. On décèle ici une idée symbolique.

Puis c’est au tour de Paul-Élie Ranson de recevoir une commande de décor pour l’ouverture du Salon de l’Art nouveau ; il choisit alors d’évoquer des femmes en plein air. Quelques tableaux de Sérusier ou Ranson traduisent une recherche de transcendance, de la spiritualité ; textes bibliques ou traditions bretonnes sont leurs sources dans ces compositions teintées de mysticisme.

Les artistes ont été en recherche de communion entre l’art, la vie, et la spiritualité, dans des compositions chaleureuses. Ils sont à l’origine du décor moderne et certains ont préfiguré l’Art Nouveau.

LPA 16 Avr. 2019, n° 144a0, p.16

Référence : LPA 16 Avr. 2019, n° 144a0, p.16

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