Les paravents de Jean Genet à l’Odéon, Théâtre de l’Europe

Publié le 18/06/2024

Philippe Chancel

Ce monument inclassable du théâtre contemporain est peu représenté en France, depuis sa création en 1966, dans ce même théâtre de l’Odéon, par la compagnie Renaud-Barrault, avec lui-même ainsi que Maria Casares dans les principaux rôles. Roger Blin assurait la mise en scène. La guerre d’Algérie était proche, l’armée française quelque peu malmenée, certains crièrent au scandale, allant jusqu’à interrompre les représentations. Le calme revint vite et André Malraux à l’Assemblée nationale mit les choses au point en déclarant que Genet, cet anti-tout, n’était pas plus anti-Français que Goya était anti-Espagnol et que si la liberté n’a pas toujours les mains propres, il faut toujours choisir la liberté. Pas d’autres représentations ensuite, à l’exception de celle de Patrice Chéreau en 1983, à Nanterre, et de celles plus discrètes de Marcel Maréchal à la Criée de Marseille en 1991 ou de Bernard Bloch à Nanterre en 2001.

Il faut donc se féliciter de la détermination d’Arthur Nauzyciel, que cette pièce monstre aux cent personnages et d’une durée de huit heures dans son intégralité, n’a pas effrayé. Ramenée à quatre heures, la représentation ne souffre d’aucune longueur tant elle est fluide, inventive, les seize tableaux étant présentés comme une succession de contes à la fois liés par le fil conducteur d’un dialogue entre les vivants et les morts, et très fragmentés comme les pièces d’un puzzle impossible à reconstituer.

Tout aussi disloquées sont les relations entre les personnages de cette famille de déshérités, revendiquant le vol comme un droit : le fils Saïd, sa femme Leila, la plus laide du canton, et sa pesante mère.

Entre 1955 et 1957, l’intensité créatrice de Genet, après six ans de silence, avait été exceptionnelle, menant de front la composition de ses trois pièces majeures : Le Balcon, Les Nègres et Les Paravents. Il ne cessera de corriger cette pièce, considérée comme la plus importante de son œuvre, jusqu’en 1961, date de l’édition originale, et la modifiera encore dans deux nouvelles éditions. Cette grande parade lyrique, ici tumultueuse, là canalisée, était accompagnée de directives très précises sur le décor, les costumes, les masques, le nez postiche avec injonction d’éviter le carnavalesque.

Rien de tel avec Arthur Nauzyciel, la fantaisie est grave, mais il se libère des jeux de paravents remplacés par un immense escalier blanc qui occupe toute la scène et que les comédiens vont parcourir : apparitions, disparitions, spectres étranges presque en apesanteur, multitude de tableaux où se succèdent ombres et lumières, violence et lassitude, mort et résurrection selon cette crainte qui oppressait Genet de voir les révoltes se figer. Seize comédiens, dont Hinda Abdelaoui, Aymen Bouchou, Marie-Sophie Ferdane et Xavier Gallais donnent au texte toute sa vigueur sensuelle : « chaque geste doit être visible », indiquait l’auteur, incarnant de la même manière distancée les soldats paumés, les mères révoltées, les colons dépassés, les prostituées et les prêtres, toute une cohorte de vivants et de morts où disparaît la distinction entre le héros et le traître, le dominant et le dominé, l’abjection et la beauté. L’hymne aux réprouvés, le dialogue de sourds et la cantate des morts trouvent dans cette scénographie et cette mise en scène une élégance insolite à la hauteur de l’œuvre monstre.

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