Les porteurs d’histoire

Publié le 14/06/2016

Le livre. Le remarquable ouvrage collectif Le moment Eichmann, sous la direction de Sylvie Lindeperg et Annette Wieviorka, explique pourquoi le procès Eichmann a été un tournant sur la scène historique, judiciaire et télévisée. Même s’il y avait déjà eu le procès de Nuremberg, il y a eu un avant et un après le procès d’Adolf Eichmann. Ce procès fut celui qui « intronisa les témoins comme porteurs d’histoire ». Il fut aussi le premier procès télévisé et médiatisé de cette manière.

On en a, grâce aux images disponibles, la mémoire entière. Elles invitent au regard critique et distancié, regardant Eichmann, l’organisateur de la « solution finale », dans sa cage de verre, un type maigrelet à lunettes qui range comme un bureaucrate (effet de scène et posture de défense de la part de celui qui précisément n’a voulu apparaître que comme une exécutant ?) ses petites fiches devant lui et refuse de jurer sur la Bible car « Je ne jure que sur Dieu » : autre effet de scène parce qu’il y a les caméras ? Qui saura ?

Les contributeurs évoquent les multiples enjeux qui ont entouré le procès, sa préparation, sa conduite. Le procès a été totalement enregistré. Le filmage a été confié à Leo Hurwitz qui avait déjà derrière lui une carrière de réalisateur. On disait à l’époque « cinéaste », qui est un bien plus joli mot. Annette Wieviorka et Sylvie Lindeperg évoquent les enjeux de cet enregistrement dans leur passionnant article « Hurwitz à Jérusalem : du procès comme série télévisée ». On y renvoie, nous contentant d’en citer quelques-uns : pourquoi l’avocat d’Eichmann, Me Servatius, était-il tant opposé au filmage ? La scène judiciaire peut-elle être une scène télévisée ? Comment placer les caméras ? Faut-il des plans fixes ou mobiles ? Quid des champs et contrechamps ? La vérité du procès s’abîme-t-elle à l’épreuve des caméras et de leur jeu qui ne peut pas être neutre ?

Autre question : les juges doivent ils contrôler la manière de filmer le procès ? Ou, ici comme ailleurs, c’est d’abord la liberté qui l’emporte ? Au fait, le cinéaste du procès est-il un créateur artistique ? La question est énorme. Elle ne concerne pas seulement la question de filmer. Il y a quelques années, une exposition parisienne avait fait couler pas mal d’encre. En cause, les photographies ayant capté la libération des camps. Et leur esthétisme, selon certains, déplacé. Vaste débat. Les auteures soulignent ici combien Leo Hurwitz était mécontent de ne pas voir son nom cité au générique de ses extraits diffusés à la télé. Et que dire au sujet du montage qui a été fait, étape essentielle avant le visionnage des images ?

Le film. Fritz Bauer, un héros allemand, est passé inaperçu, mais il est encore sur quelques écrans parisiens. Il retrace le combat du procureur allemand Fritz Bauer pour arriver à extraire Eichmann d’Argentine, où il s’est caché sous le nom de Ricardo Klement, avec l’aide du Mossad. L’opération réussit. Devait-on et pouvait-on juger Eichmann en Allemagne ? L’Allemagne a-t-elle d’ailleurs participé à son extraction ?

La thèse du film est que le régime n’était pas prêt à cela : trop d’anciens nazis dans les sphères du pouvoir allemand pour admettre une procédure d’extradition, a fortiori un procès qui rejaillirait sur trop de monde en place. Fritz Bauer lui-même, esseulé, tantôt fragile, tantôt hystérique et violent, a eu le plus grand mal à mener sa traque. Le film relate au passage des hésitations premières des Israéliens et du Mossad. C’est in fine à Jérusalem, dans la Maison du Peuple, que le procès va se tenir. Au- delà de sa facture classique, ce film est du cinéma engagé.

 

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Référence : LPA 14 Juin. 2016, n° 116z7, p.23

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