L’étrange Marguerite-Julienne Le Paistour, femme bourreau au XVIIIe siècle

Publié le 23/12/2025 à 9h00

L’histoire est à peine croyable : à Lyon, de février 1747 à janvier 1749, une femme a exercé la terrible fonction de bourreau. Durant vingt-trois mois, celle qui se faisait appeler « François Henry » a ainsi réussi à tromper tout son monde. Jusqu’au jour où les autorités de la ville ont découvert, médusées, à qui elles avaient véritablement affaire.

Femme bourreau (2025)

Derrière le faux « François Henry » se cachait Marguerite-Julienne Le Paistour, une jeune femme d’à peine 30 ans. Cette dernière était née à Cancale (Ille-et-Vilaine) en 1720 dans une famille plutôt bien établie. Les éléments biographiques de ses premières années sont incertains. Ayant perdu sa mère quelques jours seulement après être venue au monde, Marguerite-Julienne aurait fui la « maison paternelle » à cause d’une méchante belle-mère qui la « maltraitait ». Travestie en homme avec les habits de son frère aîné, François (d’où le prénom d’emprunt choisi par la suite), l’intrépide jeune fille aurait d’abord été accueillie par un curé aux côtés duquel elle aurait servi plusieurs années en tant que « servant de messes ». Elle se serait ensuite engagée dans les « troupes de France » et, à ce titre, participé à la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). Puis, elle aurait déserté au cours du conflit pour se mettre au service de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, avant, finalement, de déserter une seconde fois, en compagnie de douze camarades français, et de se rendre avec eux à Strasbourg.

Aide du bourreau à Strasbourg

Libérée de ses obligations militaires, semble-t-il à cause « d’une petite taille », elle aurait été autorisée à se « retirer dans son pays ». Mais aux portes de Strasbourg, alors qu’elle n’avait que six liards en poche,« une espèce de monsieur, bien habillé » lui propose de travailler pour lui. C’est de cette manière, sans le savoir et sans l’avoir vraiment cherché, qu’elle serait devenue l’aide du bourreau de Strasbourg ! Ayant « pris goût pour le noble emploi » de son maître, Marguerite-Julienne Le Paistour aurait ensuite gagné le Languedoc et secondé l’exécuteur de Montpellier. Enfin, comme elle était devenue « fort habile dans l’art d’expédier les gens pour l’autre monde, elle voulut être maître ». C’est ainsi, après avoir appris que la place d’exécuteur à Lyon était libre, que l’intrépide Bretonne a décidé de se rendre dans l’ancienne capitale des Gaules pour briguer le poste en question, en prenant soin, sans doute pour ne pas attirer les soupçons, de se faire accompagner par une prétendue épouse (qui était peut-être sa propre cousine).

Marguerite-Julienne devient exécuteur à Lyon

À Lyon, et cette fois, c’est documenté, elle a pratiqué une vingtaine d’exécutions en vingt-trois mois d’activité. Dans le détail, il s’agissait le plus souvent d’appliquer des peines dites « afflictives et infamantes », soit des expositions au pilori, des flétrissures (marques au fer rouge) et des fustigations (coups de fouet). À une reprise, « François Henry » a également été chargé de mettre en œuvre une peine très particulière à l’encontre d’un cadavre, en l’occurrence, celui d’un homme qui s’était suicidé dans une cellule de la prison royale de Lyon et qui, pour avoir commis un « homicide de soi-même », avait été condamné à subir une peine infamante post-mortem. Dans ce cas précis, le corps sans vie du condamné devait être trainé à travers les rues de la ville à l’arrière d’une charrette, puis pendu par les pieds en place publique, avant d’être « jeté à la voirie », c’est-à-dire enterré en dehors d’un espace consacré. Au cours de ses vingt-trois mois d’exercice à Lyon comme bourreau en chef, Marguerite-Julienne Le Paistour, a par ailleurs, été contrainte de pendre simultanément trois femmes, lesquelles avaient été condamnées à mort pour complicité de viol. En revanche, il est à noter que le bourreau François Henry, durant tout le temps de son ministère à Lyon, n’a très certainement jamais eu à appliquer la « question », autrement dit la torture. Il est, en effet, prouvé que la « question » était de moins en moins utilisée par les tribunaux français et européens au cours du XVIIIe siècle.

Travestissement, concubinage, saphisme

En somme, jusqu’au début de l’année 1749, « François Henry » était un exécuteur comme les autres qui, de plus, du fait d’une habilité reconnue, donnait toute satisfaction aux autorités judiciaires et municipales de la ville. Mais un jour, comme le précise un acte établi peu de temps après l’incroyable événement évoqué, « on découvrit que cet exécuteur était [une] fille, ce qui ayant donné lieu à examiner sa conduite, elle fut arrêtée et conduite en prison ». Cet emprisonnement, qui s’est apparemment produit à la suite d’une dénonciation, mais dont il est difficile de cerner l’origine exacte, a très certainement eu lieu le 17 janvier 1749, soit quelques jours, nous apprend un autre document, après que la prétendue épouse du bourreau « l’a quitté après lui avoir volé l’argent qu’il avait ». Décidément, « François Henry » était coutumier du fait. En mai 1748, lui et « sa femme » avaient en effet été victimes d’un vol commis à leur domicile. À cette occasion, les voleurs, qui s’étaient introduits dans la maison en passant par le toit, avaient emporté un drap de lit, des chaussures, des vêtements d’homme et de femme, mais aussi du lard et des saucissons « pouvant peser au moins quinze livres » ! Pour l’heure, Marguerite-Julienne Le Paistour se trouvait dans une position très périlleuse. Elle avait, en effet, commis des fautes multiples et graves (travestissement, concubinage, saphisme, exercice d’une profession réservée aux hommes, duperie à l’égard des magistrats de la ville et de la justice royale…) susceptibles de donner lieu à des sanctions sévères (peine corporelle, enfermement…).

Libérée de prison par un mariage

Dans un premier temps, la jeune femme semble avoir tenté de brouiller les pistes en mentant une nouvelle fois sur son identité. Elle a ainsi fait croire qu’elle s’appelait Henriette Desbarmes et qu’elle était la fille d’un maître cordonnier de Langres, ville qu’elle avait déjà mentionnée lorsqu’elle avait été reçue comme bourreau en février 1747. Mais, assez rapidement, elle a dû comprendre qu’il était dans son intérêt de jouer franc-jeu. Le fait d’appartenir à une famille honorable, qui comprenait notamment dans ses rangs un armateur et un curé, pouvait en effet jouer en sa faveur. Pour les autorités locales, il fallait aussi éviter que l’affaire prenne une ampleur trop importante en particulier si un procès était organisé. Ainsi, tout a finalement été réglé par un mariage ! Dans la prison royale de Lyon où elle était enfermée, Marguerite-Julienne Le Paistour a en effet eu l’opportunité de trouver un mari, un certain Noël Roche, un jeune homme de 28 ans originaire d’un village de la Dombes, très certainement détenu aussi en prison, par ailleurs laquais d’une figure importante de la ville de Lyon. De fait, le mariage entre les deux détenus a été célébré dans une chapelle de la prison le 26 novembre 1749. Pour donner plus de poids à cette union singulière, un contrat de mariage avait été rédigé quelques jours plus tôt, également dans la prison, entre les deux époux.

L’ancienne femme-bourreau devient épouse et mère

Libérée à la faveur d’un mariage, et certainement avec l’injonction expresse de retourner vivre dans son pays natal, Marguerite-Julienne Le Paistour s’est installée dans un premier temps à Cancale, là-même où elle avait passé sa jeunesse, très précisément dans le quartier de Terrelabouët. En ce lieu, elle a donné naissance en septembre 1750 à une fille. Quelque temps plus tard, elle et son mari sont allés s’établir à Saint-Léger, un petit village situé tout près de Granville et véritable berceau de la famille Le Paistour. Dans cette petite localité, Noël Roche et Marguerite-Julienne Le Paistour auront deux nouveaux enfants, une fille et un garçon, nés respectivement en 1752 et 1756. Ces trois naissances successives prouvent que les deux époux unis quelques années plus tôt dans la prison royale de Lyon ne formaient pas un couple de façade et que tous les deux ont réellement cherché à vivre honnêtement et à fonder une famille. Ces naissances prouvent enfin à tous ceux qui pourraient se poser la question que Marguerite-Julienne Le Paistour était bel et bien une femme, au sens biologique du terme.

Comment le couple Roche-Le Paistour a-t-il terminé sa vie ? Il est malheureusement impossible de répondre à cette question car, pour l’heure, nous ne savons pas où et quand Marguerite-Julienne Le Paistour et Noël Roche sont décédés. Ainsi, nulle sépulture n’a été enregistrée pour l’un et l’autre dans les paroisses de Saint-Léger et de Cancale. Faut-il en conclure que le couple a finalement échoué à se fixer durablement quelque part ? Et si c’est le cas, pour quelle raison ? Mystère…

 

Fabrice Mauclair. Une femme bourreau au XVIIIe siècle. Le « dossier Le Paistour », Paris, L’Harmattan, 2025, 221 p., 23 €.      

 

 

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