Modernités suisses

Publié le 07/07/2021

Modernités suisses

Floraison, Giovanni Giacometti.

RMN

Dès la fin du XIXe siècle, la peinture suisse montra une grande vitalité. La jeune confédération, créée en 1848, chercha à définir son identité culturelle dans un contexte particulier, celui du multilinguisme et de son fort ancrage régional. Partie prenante de cette volonté, dans les années 1890, une génération de peintres se révéla dans le sillage de deux figures tutélaires : Ferdinand Hodler et Giovanni Segantini. Ces deux peintres, du symbolisme européen, ouvrirent des voies novatrices et singulières, et ils firent entrer la peinture suisse dans la modernité. Puis la nouvelle génération, s’appuyant sur leurs deux aînés, participèrent aux grands courants artistiques internationaux en renouvelant les sujets, paysages alpins et scènes rurales, au moment où la Suisse s’industrialisait et s’affirmait comme une destination touristique.

Giovanni Giacometti partagea avec Segantini une certaine obsession de la couleur. À la mort de Segantini en 1899, Giacometti acheva l’une de ses toiles, saisissant l’opportunité d’étudier sa touche divisionniste. La lumière est ainsi créée par l’enchevêtrement de filaments et de petits traits de multiples couleurs, permettant des vibrations. Et ceci n’est pas fait au hasard. Giacometti disait qu’ils exprimaient « la poésie et la vérité de la nature ». Sa peinture, Fiorituro, commencée avant la mort de Segantini, est un exemple de la fascination du jeune peintre pour la manière de son aîné. Giacometti poussera ses expérimentations à leur paroxysme avec Vue sur Copolago ou Le Lac de Sils (1907).

Quant à Cuno Amiet, ce peintre fut intéressé par le pouvoir éblouissant de la lumière et de ses effets colorés comme en témoignent des œuvres aussi différentes que Taches de soleil (1904) ou Le Grand Hiver (1907). Après avoir séjourné en Allemagne puis en France, Amiet et Giacometti rentrèrent en Suisse. Leurs recherches picturales, au tournant du siècle, transfigurèrent les sujets et les motifs qui appartenaient à leur quotidien.

Le travail de Cuno Amiet et de Giovanni Giacometti joua un rôle déterminant dans la réception par le public de l’impressionnisme, de Cézanne et de Van Gogh. En 1908, à Zurich, une exposition présenta les œuvres de Van Gogh aux côtés de peintres suisses. Le critique d’art, Hans Trog, souligna alors le rôle d’Amiet et de Giacometti en disant que leurs peintures étaient « aux accords de couleurs pures et éclatantes », qu’ils étaient des « éducateurs à l’art de Van Gogh ».

Les peintres réagirent à la révolution industrielle et aux mutations sociales qu’elle engendra par un retour à une nature idéalisée, comme le firent Amiet et Giacometti. Félix Vallotton, Sigmund Righini et d’autres, attirèrent l’attention sur l’angoisse que générait ces transformations sur la société. Les deux artistes peignirent la sphère intime avec des portraits familiaux, en s’inscrivant dans la tradition de la peinture européenne depuis le XVIIIe siècle. Mais ils bouleversèrent les codes. Vallotton bouleversa l’image idéalisée de la famille en l’inscrivant dans une atmosphère trouble. Righini posa un regard ambivalent, voire ironique, dans ses portraits monumentaux et très colorés de sa propre famille. Séparés les uns des autres, femme, enfants, père et mère apparaissent comme sur une scène de théâtre.

Au sujet des paysages : lacs ou montagnes, ils sont simplifiés, réduits à l’essentiel. Les lignes horizontales du lac Léman chez Hodler, la fragmentation du motif chez Emmenegger, les ciels étoilés de Giacometti ou les couchers de soleil éclatants de Vallotton brouillent les repères de la représentation traditionnelle. La présence humaine est absente, et les lignes, les couleurs et les formes suggèrent un univers quasiment insondable. Ces paysages sont revêtus d’une telle intensité qu’ils nous invitent à la méditation, à la rêverie. C’est un autre espace-temps qui nous est proposé, très magnétique.

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