Music is my Mistress par Duke Ellington

Publié le 24/08/2016

C’est en France l’événement le plus attendu de la planète « livre de jazz » depuis quarante -trois ans, depuis cette année 1973 où Doubleday & Company Inc. édite Music is my Mistress, LE livre sur Ellington écrit par le Duke lui-même ! C’est enfin, en 2016, que Slatkine & Cie publie chez nous, sous son titre original, ce pavé de plus de cinq cent pages à la gloire du pianiste qui évoque parfois son « règne » à la troisième personne. La préface signée Claude Carrière cherche à comprendre pourquoi il a fallu tout ce temps pour attendre la traduction française, relevant au passage le silence d’Ellington sur certains épisodes ou personnes étrangement oubliés. Peu importe, car c’est tout un pan de l’histoire de jazz, bien au-delà du Duke, qui nous est ainsi offerte sous la plume de l’un de ses mélodiste, compositeur arrangeur, dénicheur de talents, le plus créatif.

Ce n’est pas en vérité une autobiographie classique mais un livre aux multiples tiroirs, sans chronologie. Ellington passe des années 1970 aux années 1920, revient dans les sixties, alterne les récits vécus avec des réflexions plus générales (les catégories, les villes du jazz), des poèmes (Musique, New York), des portraits (son fils Mercer, Sidney Bechet, Sonny Greer, Russell Procope, Mahalia Jackson, Lena Horne, et tant d’autres, une vraie encyclopédie des musiciens de jazz), des interstices, des pauses en forme d’« Entractes », des « journaux » de voyage, et même des considérations gastronomiques, le tout comme une pièce de théâtre ou plutôt une suite ellingtonienne, polychromique. Et comme ces suites en leur temps et peut-être encore car elles ne sont guère jouées (en 2005, à l’Opéra de Marseille, ont été jouées sous la direction de Tania León notamment les suites Harlem, King Magi, une pièce de la suite Black Brown and Beige ; une conférence musicale y était associée sur Ellington et les Suites, animée par Hervé Casini et moi-même), le livre peut parfois dérouter. On peut le prendre aussi à n’importe quel endroit, ce qui est fort agréable.

On se délecte de ce qu’il raconte : sa rencontre avec l’élégant Doc Perry, les années d’initiation à Washington, New York, « ce rêve de chanson » qui enflamme vite l’imagination, du jeu de clarinette (oui, mieux encore que le saxo !) de Bechet qui la fait sonner comme personne, la rencontre avec Fats Waller… Le Duke évoque ceux qui l’ont influencé et dont il a tant appris. Il n’est pas avare de compliments sur les autres, tels ce Toby, le « Monsieur Saxophone en ut », Cootie Williams à qui il a évidemment dédié le Concerto for Cootie, et bien d’autres. Conscient de sa valeur – sinon de son génie–, le Duke a toujours su ce qu’il devait à autrui.

Le livre ne témoigne pas que de la scène jazz. C’est aussi l’aveu d’une nostalgie, celle par exemple de la « Vie nocturne », comme il aimait nommer les trépidations des villes qui ne sont plus, déjà en 1973, les mêmes : « Le South Side n’est plus indépendant. Broadway est désormais une rue à sens unique, et à Paris on a fermé les bordels ». Ellington triste ? Sûrement pas. L’ouvrage témoigne de ce qu’il fut un invétéré optimiste (voir par exemple La musique et l’avenir). À sa sœur Ruth Dorothea, il écrivait ainsi : « Crée, reste toi-même, ne compte que sur ton bon goût. Demain est en coulisse, et n’attend que toi que pour résonner en fanfare ». Cette phrase est un vrai cadeau. Il a fallu quarante-trois ans pour la découvrir ici. Il faut maintenant s’en servir tous les jours. Merci à Edward Kennedy Ellington, dit le Duke.

 

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Référence : LPA 24 Août. 2016, n° 119y9, p.15

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