Nico, femme fatale

Publié le 11/08/2016

L’icône Nico. Photographiée par Jeanloup Sieff, Nicolina pour Fellini dans La Dolce Vita où elle hèle une voiture qui voudra bien d’elle et d’un Marcello qui semble ailleurs, gravure de mode et de multiples pochettes de vinyles, catastrophique dans le film Strip-tease (on peut d’ailleurs en voir un extrait qui en dit long à l’exposition Velvet Underground, New York Extravaganza à la Philharmonie de Paris) qui ne vaut que pour ce qu’elle est ensuite devenue et pour un Darry Cowl coquin businessman, chanteuse avec Brian Jones « qui lui fait prendre son premier trip d’acide » et Jimmy Page, Nico a donné dans tous les registres et a été de tous les coups : l’expérience de la Factory d’Andy Warhol, les enregistrements mythiques du Velvet Underground, les happenings, les screen tests, les films de Philippe Garrel. Mais Nico n’aurait-elle été « utilisée » que comme icône, « modèle au sens pictural du terme », simple « statue animée » ? Ce n’est pas la moindre des questions que pose le livre Nico, femme fatale, remarquablement écrit par Serge Féray, qui s’y connait pour avoir déjà publié Nico in camera et qui a un sacré style, lettres modernes oblige.

Femme fatale. Avoir été adoubée par Warhol, être devenue l’icône météorique du Velvet malgré un Lou Reed constamment à l’affût, avoir à ses pieds Leonard Cohen, ne règle pas tout, c’est peut-être même l’effet inverse. Nico a dû constamment faire face à ses démons, combler ses failles, faire avec ses limites. Serge Féray pose pudiquement les questions en esquissant des pistes (le mystère du père, le viol vrai ou pas par un sergent-chef américain, Ari fils d’Alain Delon ?) comme autant d’explications possibles à Nico, ex-la petite Christa d’Allemagne. Tout cela à « l’origine de ses obsessions macabres », ou de « son comportement autodestructeur » ? Une Nico adepte des rituels qui allume des bougies en s’effaçant dans la prière, qui commence tout et ne finit rien ? Fellini ne lui fera plus signe, elle loupe le tournage de Plein Soleil, elle multiplie les idylles. S’invente- t-elle des histoires pour mieux vivre, Nico un peu mytho ? Comment chaque fois réussit-elle à continuer d’exister ? Le livre, érudit et fouillé, explore toutes les pistes de cette femme fatale, pour elle-même d’abord.

Critique musicale. Chelsea Girl est-il le meilleur disque de Nico ? Où l’on apprend par Serge Féray pourquoi, sorti en 1967, il n’est cependant distribué qu’en 1971 en Angleterre (et le Velvet en France). Pourquoi il faut se méfier des remasterisations mais pas toujours (la version 2007 de No one is there). Pourquoi le choix de l’harmonium, au passage « le son, la musique même des ruines de Berlin », est-il un tournant dans la personnalité musicale de Nico ? Serge Féray décode tous les enregistrements, les morceaux, les pochettes, les rééditions, situe l’univers musical de Nico (Bob Dylan, The Doors), rappelle les influences (Jim Morrison, Terry Riley, Ornette Coleman), étudie les prises de son, commente les textes. Jusqu’à traquer les incohérences du livret de la version CD de 1991 de The Marble Index ! Un travail colossal – excitant pour le lecteur – d’historien et de musicologue. Serge Féray a aussi des talents de critique de cinéma. Décidemment, il sait tout faire ce garçon, livrant à travers Nico le portrait d’une époque folle aux personnages déjantés où l’on rencontrait aussi un La Monte Young, un Allen Ginsberg, une Valerie Solanas et le groupe Zanzibar. Et comme en retrait du monde et presque fantôme, ce « sphinx de glace » sur la pochette de The Marble Index. Sûr qu’en lisant ce bouquin vous allez réécouter, et tout Nico, et tout ce qui se faisait alors. Génial !

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Référence : LPA 11 Août. 2016, n° 119y5, p.24

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