Noël sous le lac – Un autre monde

Conte de Noël
Publié le 30/12/2022

À la surface du lac

BGF

La cloche de l’église du village vient de se mettre à sonner. Tous autour de la table se figent. Les assiettes encore fumantes des mets qui y ont été déposés n’intéressent plus les convives, qui tiennent leurs couverts suspendus en l’air ; les boissons dans les verres à peine déposés ne se balancent plus. L’homme du lac se lève, et chacun s’attend à une déclaration :

« Les cloches sonnent, comme chaque année, à la même heure. Elles nous appellent à nous réunir. Malgré notre désir de nous joindre à cette célébration, de retrouver les autres membres de notre famille, nos amis, nous ne pouvons-nous y rendre. Nous devons entretenir notre maison devenue la gardienne du lac. Il y a bien longtemps, elle était installée à la croisée des chemins au creux d’un vallon. Tout autour, dans des prés, les bovins paissaient leur bonne herbe et s’abreuvaient dans la rivière. Les habitants du village allaient d’une rive à l’autre, et il n’était pas rare qu’ils s’arrêtent pour saluer les membres de la famille. Le père sortait du buffet un flacon de gnôle, je veux dire de calvados… Les pommiers étaient nombreux et, chaque année, après avoir pressé les pommes qui allaient donner le cidre, le bouilleur de cru installait son alambic au bord de la rivière. Notre calva était réputé le meilleur du canton. Puis, un jour, des gens de la ville ont décidé de construire un barrage. Ils nous ont proposé d’aller vivre ailleurs. Leur sac, rempli de pièces, ne pouvait remplacer notre maison. Alors nous sommes restés, restés sous l’eau. Nous avons appris à respirer autrement et à vivre sans les autres. Chaque année, à la veille de Noël, nous nous préparons à recevoir un invité. Pour lui, les eaux du lac s’écartent et nous le recevons comme s’il était l’envoyé par le ciel qui allait nous délivrer.

Gwenaël et le petit Armel écoutent, figés, ce discours. Là-bas, plus loin, les cloches continuent de sonner comme si elles ne devaient cesser de battre. Pratique, le pêcheur interroge le père.

« Pensez-vous être les victimes d’un sort ? Vous dites pourtant que c’est vous qui avez choisi de demeurer ici.

– Oui, un sort favorable, car nous aurions dû tous périr noyés, les murs de la maison s’effondrer. Vous le voyez, rien de tout cela n’est arrivé. Nous vaquons à nos occupations quotidiennes, comme tout un chacun au-dessus de la surface des eaux. Nous entendons les cris et les rires des enfants jouer sur les berges et sur ces étranges boudins flottants à quelques mètres au-dessus de nous.

– En cette fin d’après-midi, reprend le jeune-homme, dans la pénombre qui tombe, vous pourriez nous suivre, d’autant que nous ne devons pas tarder à rentrer, ma famille risque de s’inquiéter, même si elle est habituée à mes horaires particuliers. Vous fêteriez Noël avec nous.

– Mais Gwenn dit le père, utilisant son surnom familier. Tu n’as pas compris que nous appartenons désormais à un autre monde. Comment pourrions-nous nous adapter au tien ? »

(À suivre)

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