Où les chanteuses incarnent aussi bien personnages féminins que masculins chez Haendel

Publié le 03/05/2022

Erato

L’aura des cantatrices en Angleterre, au XVIIIe siècle, était telle que Haendel façonna pour elles quelques-uns de ses plus grands rôles d’opéra. Les Cuzzoni, Bordoni, Faustina, Strada del Pò ou Durastante tenaient une place enviable au point de rivaliser dans l’engouement du public avec les castrats, Senesino, Caffarelli ou Carestini. Ainsi ces femmes au gosier d’or et souvent à la forte personnalité se voyaient confier des rôles principaux aussi bien féminins que masculins, polyvalence qu’autorisait une technique vocale phénoménale. L’ambiguïté de sexe entre personnage et interprète a une longue tradition dans l’opéra baroque. Dans son CD « Dualità », la soprano Emöke Baráth illustre cette dualité avec quelques figures masculines aux côtés de parties dévolues à des femmes.

S’agissant des messieurs, c’est ainsi Tauride d’Arianna in Creta où le jeune homme se compare à un lion dans une aria entraînante, truffée de notes graves et se terminant par une quinte aiguë où la voix se mesure à deux cors dans un saisissant effet. Dans l’opéra Deidamia, le dénommé Achille en appelle aux armes dans une aria di furore aux vocalises acrobatiques. La palme revient cependant au personnage titre de Radamisto. Deux arias en dépeignent le caractère tourmenté. L’une offre une longue et intense déploration, sereine plus que triste, dont les trois parties, sur le tempo lent, connaissent un accompagnement évoluant du registre pp à celui de ppp. L’autre, un peu plus tard dans le déroulement de l’histoire, renouvelle l’expression de cette douleur, là encore par un chant orné de vocalises distillées à un tempo extrêmement retenu.

Pour ce qui est des dames et à travers elles, des grandes épopées amoureuses fleurissant dans le répertoire haendélien, on rencontre d’abord les personnages de magiciennes. Au premier chef, le rôle-titre de l’opéra Alcina dont l’aria « Ombra pallida » trace la vindicte de la femme qui, réalisant qu’elle est abandonnée, en appelle aux esprits infernaux. On croise encore le destin de femmes de pouvoir. Ainsi de la Cléopâtre de Giulio Cesare in Egitto. Deux arias en illustrent l’ambivalence des sentiments. D’abord le pathétique « Sei pietà di me », exprimant une insondable désolation par des vocalises délivrées avec une intensité contenue, où perce une émotion vraie, surtout dans le tempo lourd de sens et légèrement saccadé adopté ici par le chef. Puis, tout en contraste, avec « Di tempeste », l’optimisme de celle qui entrevoit la victoire, au prix de trilles d’une extrême vivacité. Sont présentes encore d’autres figures féminines moins connues, comme Adelaide de Lotario et le rôle-titre de Partenope dont le charme frivole appert dans une aria évoquant la légèreté du papillon.

De ce parcours singulier qui voit héroïnes et héros soutenus par le truchement d’une seule et même voix, Emöke Baráth déploie une virtuosité toute en délicatesse. Outre la beauté intrinsèque du timbre, on admire la sûreté de la ligne de chant, l’aisance des vocalises aussi bien dans les grandes envolées rapides que dans le registre de la complainte, l’agilité de la quinte aiguë, le souci de coloration du grave et l’originalité des ornementations. Et par-dessus tout, l’aptitude à investir un personnage, un défi dans le temps si réduit qu’offre un air. L’accompagnement prodigué par Philippe Jaroussky, endossant sa nouvelle et désormais seconde casquette de chef d’orchestre, à la tête de son ensemble Artaserse, est l’autre facteur de réussite de cet album. Nul doute guidé par son propre instinct vocal, le contre-ténor sait trouver le ton juste et y ajouter sa sensibilité comme une respiration à l’unisson de celle de son interprète.

• « Dualità »

G F. Haendel : arias d’opéra pour soprano extraites d’Arianna in Creta, Amadigi di Gaula, Deidamia, Partenope, Radamisto, Alcina, Faramondo, Giulio Cesare in Egitto, Lotario

Emöke Baráth, soprano

Artaserse, dir Philippe Jaroussky

1CD Erato

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