Peindre hors du monde – Collection Chih Lo Lou

Publié le 18/02/2022

Musée Cernuschi

D’une extrême finesse, la peinture ancienne chinoise exécutée durant les dynasties Ming et Qing, à partir du milieu du XVIe siècle jusqu’au début du XVIIIe siècle, apporte sérénité et beauté. La nature est évoquée dans la délicatesse du pinceau ; elle est parfois associée à la calligraphie, notamment par les « peintres lettrés » auteurs des œuvres exposées.

Ces chefs-d’œuvre sont présentés en Europe pour la première fois ; ils proviennent de la superbe collection rassemblée par Ho Iu-kwong, décédé en 2006, et qu’il avait intitulée selon la tradition chinoise : « Chih Lo Lou », c’est-à-dire : « Le pavillon de la félicité parfaite ». Un titre qui attire et retient par la beauté des œuvres. Sans l’attention du collectionneur, nombre de ces peintures auraient pu être égarées.

Au cours des époques Ming (1368-1644) et Qing (1644-1912), grandeur, prospérité et bouleversements se sont succédés en Chine. La déchirure a été forte lorsqu’en 1644, les Mandchous ont pris Pékin, établissant une nouvelle dynastie. C’est alors que durant cette période troublée, les Sages se sont retirés dans les montagnes, loin du monde, afin d’être au plus près de la nature pour méditer, prier et peindre. Certains avaient quitté leur travail de fonctionnaire. Ils discutaient, entre eux, de l’art. Pour les paysagistes, l’esthétique est basée sur la notion d’harmonie et ces peintres se sont attachés à transmettre une idée à travers la poésie de l’image. Durant la dynastie Ming, ces « peintres lettrés » étaient souvent poètes et philosophes. Par leurs tableaux ou sur des rouleaux, ils souhaitaient témoigner d’une quête de sagesse qu’eux-mêmes recherchaient et qu’ils trouvaient dans ces vastes sites de haute montagne ou encore dans les jardins. Ils s’exprimaient sur papier ou sur soie, et il n’est pas rare de voir figurer dans une partie de l’œuvre quelques calligraphies en référence aux maîtres anciens dont ils s’inspiraient. Parfois, ils retransmettaient des poèmes du passé, comme Huang Dahozhou avec une encre sur soie d’un extrême raffinement. À découvrir parmi les 100 œuvres exposées, Jeune Qian lisant par Shen Zhou, fondateur de l’école de Wu, au trait délicat et à la palette révélant la sérénité d’un jardin. C’est encore L’éveil du dragon au printemps signé Qin Ying. Quant à Wen Zengming, il dévoile de grands espaces, invite à une Contemplation solitaire dans un bosquet d’automne ; son pinceau semble à peine effleurer le support. Lan Ying, lui, réalise douze paysages traités dans la verticalité et en un dessin affirmé ; il se réfère à différents maîtres qui l’ont précédé. Si le jardin offre une surface plus restreinte, il demeure un lieu paisible, une évasion loin d’un monde agité de conflits.

Quelques bâtiments y figurent parfois, où les lettrés peuvent lire, écrire, travailler. Vers la fin des Ming se fait jour une évolution picturale et l’écriture devient plus puissante chez certains artistes. Après leur défaite, nombreux sont les peintres qui refusent la dynastie Qing, et la montagne devient plus que jamais leur refuge ; certains se font moines, comme Bada Shanren, issu de la famille impériale vaincue. Ces peintres possèdent en commun la subtilité, une sûreté de la touche et la liberté.

Autre partie de cette exposition : la calligraphie réalisée à la fin de l’époque Ming, où apparaît un nouveau style d’écriture, plus en courbes : c’est un « nouvel âge d’or de la cursive ». Les artistes chinois aiment souvent regrouper leurs peintures en albums, dont quelques-uns sont exposés ; ce sont des paysages réels ou réinventés, souvent vaporeux ; quelques lignes calligraphiques les accompagnent.

Visiter cette exposition, c’est retrouver un moment de paix, de communion avec une nature grandiose, la montagne ou les jardins habités de fraîcheur, de poésie.

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