Requiem pour l’Autriche

Publié le 25/01/2018

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Cette année les prix littéraires ont particulièrement récompensé le travail de mémoire réalisé par des écrivains qui se sont intéressés aux personnages et aux heures les plus sombres de notre histoire. On pense notamment au Prix Renaudot, avec La disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez (v. C. Slobodansky, La traque, LPA 7 nov. 2017, n° 130z9), ou au Prix Goncourt, pour Éric Vuillard et son récit sur l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, L’ordre du Jour.

Ce court récit retrace les événements qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Autriche était encore un pays indépendant et autonome, mais où, par un jeu de dupe et de nombreuses pressions, Hitler va annexer ce territoire où il a grandi et pouvoir y insuffler la politique du IIIe Reich.

À travers ce récit, on croise des industriels allemands qui se plieront au bon vouloir politique et profiteront de la guerre par les commandes publiques ou par la gratification d’une main-d’œuvre bon marché… Mais il y a aussi ces hommes politiques couards et peu visionnaires, qui laissent faire jusqu’à se sentir pris au piège, malheureusement il est déjà trop tard.

On y croise Hitler, dans sa Mercedes, qui tente de traverser l’Autriche alors que ses Panzer tombent les uns après les autres en panne.

Goebbels et ses grands airs, qui obéit et met en place une stratégie pour prendre le pouvoir ; il doit respecter l’ordre du jour.

Des juifs qui pressentent le malheur arriver et qui préfèrent se suicider que de rester dans ce petit pays désormais à la solde des Nazis.

On en vient à se demander si l’histoire aurait été la même si les chaînes d’information en continue avaient existé… En effet, on a tellement entendu dire que l’on ne savait pas : on ne savait pas pour les juifs, pour la main-d’œuvre, pour l’intimidation…

Mais Éric Vuillard démonte tout cela. Il nous prouve que les éléments existaient, que les informations circulaient mais que l’on n’a peut-être pas voulu les voir ou les croire.

Il retrace jour après jour, voire heure après heure, les événements qui se sont succédés. Le style est précis, net, journalistique et intraitable avec ces hommes qui n’avaient que le pouvoir en tête. On y croise des diplomates britanniques ou français qui se font duper par la propagande mise en place.

Ainsi « L’histoire se déroule sous nos yeux, comme un film de Joseph Goebbels. C’est extraordinaire. Les actualités allemandes deviennent le modèle de la fiction. Ainsi, l’Anschluss semble une réussite prodigieuse. Mais les acclamations furent évidemment ajoutées aux images ; elles sont, comme on dit, postsynchronisées. Et il se peut bien qu’aucune des ovations insensées lors des apparitions du Führer n’ait été celle que nous entendons » (p. 129).

Rien de tout cela n’aurait certainement pu exister sans l’association du pouvoir et de l’argent. La première scène du livre où 24 hommes, industriels, se réunissent afin d’apporter leur obole au parti nazi, est fondatrice.

Cet argent financera l’élaboration d’une politique industrielle de pointe. L’histoire est passée, mais ces industriels sont toujours présents sur le marché, ils ont certes gommé certaines de leurs erreurs stratégiques à grand coup de mea culpa et de dédommagement financier…

Ce travail de mémoire permet de mettre en perspective ces événements et ce qui en découla. Ce récit est à lire — et souhaitons qu’il soit au programme des collèges et des lycées au moment d’étudier la prise de pouvoir d’Hitler —, que l’on puisse critiquer les images, les faits racontés, afin de constater que « l’Histoire rend ces commentaires à leur dérisoire nullité et jette sur toutes les actualités à venir un discrédit navrant » (p. 133).

 

LPA 25 Jan. 2018, n° 133m5, p.16

Référence : LPA 25 Jan. 2018, n° 133m5, p.16

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