Rêve ou réalité ?

Publié le 23/09/2016

Un réalisme féroce : La reine de beauté de Leenane

Une fois de plus, le théâtre du Lucernaire a fait le choix d’un spectacle tout à fait remarquable, tant par le talent de l’auteur que par celui du metteur en scène et des comédiens.

Martin McDonagh est un dramaturge (et cinéaste : Bons baisers de Bruges) irlandais contemporain, dans la lignée des Edward Albee ou Harold Pinter, dont les pièces ont une audience internationale. Il s’était fait connaître par cette Reine de beauté de Leenane qui sera traduit et mis en scène par Gildas Bourdet en 2002 au Théâtre de l’Ouest Parisien.

Ce thriller psychologique met aux prises, dans un village perdu de l’Irlande de l’Ouest, une vieille femme tyrannique, Mag, abandonnée de ses autres filles, qui a fait de la plus fragile, Maureen, son souffre-douleur. Mais cette vierge de 40 ans n’a rien d’une soumise et ne se prive pas d’humilier sa mère, la malmenant et lui assénant les pires horreurs, ce qui ne trouble guère la marâtre. L’outrance est telle que la pièce est davantage une comédie qu’un drame et la fin violente ne parvient même pas à émouvoir. L’humour par le sarcasme à son plus haut niveau chasse le pathos et il y a tant de férocité, tant d’excès, que la commisération serait ridicule. Mais ces excès apparents ne sont après tout qu’une description réaliste de la triste condition humaine et les arrière-plans implicites : la liberté, le sexe, la solitude, l’amour-haine donnent une dimension d’universalité qui emporte ce quotidien dérisoire. On peut ajouter à cette profusion la force de caractère des femmes opposée à la stupidité des deux hommes de la pièce, l’enracinement dans la terre natale, le rêve américain…

La mise en scène est signée Sophie Parel qui a fondé et dirige la Compagnie Mademoiselle S. Elle avait connu à Avignon, à Paris et en tournée un beau succès avec La demande en mariage et L’ours d’Anton Tchekhov et, avec peu de moyens, elle réussit ici à créer l’atmosphère pesante et en même temps exacerbée de ce huis-clos en tension. Un grand soin est apporté aux détails : réalisme mais jamais caricature.

Elle joue le rôle de Maureen avec une intensité parfois effrayante, côtoyant alors la tragédie. Quant à la mère, c’est Catherine Salviat qui l’habite, en peignoir, charentaises, chaise roulante, sorte d’impératrice- imprécatrice que rien ne peut atteindre, aussi à l’aise que lorsqu’elle était mère Teresa. Une performance. Grégori Baquet et Arnaud Dupont, les braves types un peu frustres, sont eux aussi criants de vérité.

La magie et le rêve : Alice et autres merveilles

Rêver et s’égarer dans des contrées imaginaires pour fuir le quotidien, c’est la leçon de choses et de vie que donne Alice à tous, petits et grands. Et pour conter ce songe éveillé, décrire l’irrésistible vagabondage d’Alice à la suite du lapin blanc aux yeux rouges, du chat du Cheshire, du lièvre de Mars, du roi et de la reine de cœur, le théâtre doit devenir feu d’artifice, les règles devenir dérèglements, la folie être douce, les méchants ridicules.

Complices de longue date, Emmanuel Demarcy-Mota, qui dirige le Théâtre de la Ville et assure la mise en scène, et Fabrice Melquiot, qui est l’auteur du texte, ont réussi un merveilleux spectacle composé d’une succession de tableaux vivants où un soin particulier est apporté au son, aux éclairages, aux costumes, la scène étant devenue un miroir d’eau, le tout emporté par un rythme accéléré : Alice ne sait pas marcher, elle court, vole, ouvre des portes avec violence, curiosité effrénée qui la pousse toujours à aller plus loin. Un enchantement pour le regard et l’ouïe : la comédie musicale n’est pas très loin.

Alice et autres merveilles.

Jean-Louis Fernandez

Les neuf comédiens endossent trois ou quatre rôles avec dextérité, se transforment agilement et sont aussi chanteurs. Suzanne Aubert est une Alice fougueuse, déterminée, que rien n’arrête, une sorte d’Antigone prête à tout pour échapper à la rationalité d’un monde prétentieux et absurde. Elle n’a rien de sentencieux et c’est légèrement qu’elle livre ce secret magistral : « Si le monde n’a aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? ».

Le spectacle, chaleureusement accueilli l’an dernier, est repris pour quelques semaines puis le théâtre fermera ses portes pour des travaux de restauration ; il faudra alors se déplacer dans différentes scènes de la capitale pour suivre une programmation qui s’annonce riche.

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Référence : LPA 23 Sep. 2016, n° 120p4, p.19

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