Rhinocéros

Publié le 10/03/2020 - mis à jour le 15/05/2020 à 14H57

Jean-Louis Fernandez

Quelle heureuse initiative que cette reprise du Rhinocéros d’Eugène Ionesco, qu’Emmanuel Demarcy-Mota avait créé au Théâtre de la Ville en 2004, et que l’on retrouve quinze ans après, habilement renouvelé.

Publié en 1956, Le Rhinocéros est une allégorie inspirée par la situation de la Roumanie, le pays natal d’Ionesco, en pleine dérive autoritaire, c’est une démonstration par l’absurde de la chute irréversible des sociétés dans les pièges du totalitarisme…

Tout se passe dans une petite ville où une bande de Français moyens se rencontrent, d’abord au café le dimanche à l’heure de l’apéritif, ensuite au bureau, et enfin dans les ruines de la ville envahie par des rhinocéros.

Petite vie tranquille, brèves de comptoir et discussions sur des syllogismes fondamentaux inventés par un « logicien professionnel » : « Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc, Socrate est un chat » ! – un coup de griffe de l’auteur pour se moquer des pédants.

Mais, à la fin du premier acte voici, que surgit le premier pachyderme, encore isolé et mystérieux qui alimente de nouveaux débats dérisoires : rhinocéros d’Asie ou d’Afrique ? Une ou deux cornes ?

Le trouble devient panique au second acte, quand le nombre augmente et que Madame Bœuf annonce que son époux est devenu un rhinocéros.

Le troisième acte est celui de la « rhinocérite » contagieuse et généralisée avec une accélération vertigineuse. Tous en seront atteints, jusqu’à Jean, l’indépendant, le plus brillant de la bande, et il ne restera plus que Béranger, qui lui, ne capitulera pas mais sera condamné à se retirer du monde pour survivre.

Dénonciation du fanatisme, des idéologies devenues idolâtries, de l’abrutissement de l’individu, de la difficulté à n’être pas comme les autres, à ne pas devenir rhinocéros, et lueur d’espérance, celle de l’humanité sauvée par les résistants…

Ces thèmes, souvent traités dans la littérature et au théâtre, sont ici revisités sur le mode absurde et la bouffonnerie, donnant une forme esthétique nouvelle à la démonstration.

La mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota est tout à fait remarquable, et il trouve « inouï » de pouvoir continuer à revisiter et retravailler la pièce avec les mêmes comédiens, ceux qui l’ont accompagné à la comédie de Reims puis au Théâtre de la Ville.

Son ouverture à la jeunesse, au renouvellement, à la dimension internationale, trouve ici son accomplissement.

Et quel professionnalisme dans la mise en scène !

On passe insensiblement d’un rythme paisible dans le décor bien ordonné du café, à la destruction brutale des éléments du bureau, dont les planchers se disloquent comme des Lego, ce qui oblige les comédiens qui ne peuvent plus marcher mais glisser à des performances acrobatiques du plus bel effet, et on termine dans la ville désintégrée, les ruines, les bêtes sauvages. La scénographie et les décors sont du plus bel effet.

La direction d’acteurs est réglée comme une horloge, pour rendre compte du chaos. La complicité de la troupe est évidente, et les comédiens ne boudent pas leur plaisir.

Hugues Quester apporte au rôle de Jean, le rebelle qui se laissera emporter, son étrangeté ici particulièrement intense, et Serge Maggiani est un Béranger anti-héros ordinaire et lunaire, un de ces passants du quotidien que l’auteur affectionne…

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Référence : LPA 10 Mar. 2020, n° 151z3, p.18

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