Splendeurs de la musique pour orchestre d’Henri Dutilleux

Publié le 11/06/2024

Harmonia mundi

Ce disque permet d’aborder la musique pour orchestre d’Henri Dutilleux (1916-2013) à travers trois partitions de sa première période créatrice. La Symphonie N° 1 (1951) fit connaître le musicien français sur le plan international. Compositeur à part parmi ses contemporains, Dutilleux n’est l’homme d’aucune école, et sa musique, pour atonale qu’elle soit, reste presque immédiatement abordable. Cette partition possède déjà bien des caractéristiques d’une manière toute personnelle : la part significative réservée aux percussions, dont certaines traitées en soliste, le procédé de la répétition ou « concept de mémoire », travaillé en variations à partir d’une même cellule ou d’un accord, la recherche de la symétrie dans la construction. Conçue pour une large formation, la symphonie dégage une grande vitalité et est parsemée de traits insolites au long de ses quatre mouvements. « Passacaille » débute par un thème en ostinato de contrebasses, s’étendant peu à peu à tout l’orchestre au fil de séquences diversifiées, dont certaines d’allure très rythmée. « Scherzo molto vivace » prolonge cette animation dans le tournoiement incessant des cordes relayées par vents et percussions. « Intermezzo » tranche par son climat calme et mystérieux. Passée une explosion de puissance, « Finale » se résout en une série de variations contrastées pour progressivement s’enfoncer dans une atmosphère nocturne.

Les Métaboles pour orchestre, de 1964, figurent une sorte de concerto pour orchestre au long de cinq mouvements joués enchaînés, chacun privilégiant une famille particulière d’instruments, les bois, les cordes, les percussions, les cuivres, avant leur réunion au final. Dutilleux y met en exergue le concept de transformation, de métamorphose des thèmes. Ainsi dans « Incantations », le motif aux bois est-il lancé comme un chant insistant. Puis dans « Linéaire », les cordes se subdivisent en de nombreuses parties, du plus aigu au plus grave. Pour « Obsessionnel », les percussions alliées aux vents, dans une série dodécaphonique, prennent un rythme jazzy sur des pizzicatos de contrebasses. Les cuivres dominent « Torpide », où l’on perçoit un sentiment de langueur. Enfin, « Flamboyant », façon scherzo, récapitule toute la thématique précédente en une séquence animée conduisant à un crescendo grandiose.

Immortalisé depuis sa création au Festival d’Aix de 1970 par son dédicataire Mstislav Rostropovitch, le Concerto pour violoncelle « Tout un monde lointain… » est devenu une œuvre phare de Dutilleux. Forgée à l’aune de la rencontre d’un interprète d’exception, elle est inspirée essentiellement du poème de Baudelaire « La Chevelure », tiré des Fleurs du mal, dont un vers adorne chacun des cinq mouvements, là encore joués enchaînés. Elle est d’une extrême exigence pour le soliste, confronté à des traits audacieux en pizzicatos, jeu en doubles cordes, glissandos vertigineux, et à un usage peu commun du registre aigu du violoncelle. L’interaction entre soliste et orchestre est dense. Mais au-delà de cet aspect technique redoutable, le concerto résonne d’une force intérieure atteignant l’ineffable, celui d’un univers de pure poésie. Il est construit en arche autour de la séquence centrale « Houles », illustrant le vers « Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve… », savoir le thème de l’espace et du voyage. Les mouvements 1 et 5, puis 2 et 4 se répondent en miroir. Car une autre caractéristique de composition chez Dutilleux est la correspondance thématique, en l’occurrence celle du reflet et du double entre « Regard » (2) et « Miroirs » (4), celle du mystère et du repli de la mémoire qui unit « Énigme » (1) et « Hymne » (5). Reprenant le flambeau de Slava avec brio et un profond sens poétique, Jean-Guihen Queyras livre une interprétation aussi habitée que souverainement maîtrisée. Il est accompagné par Gustavo Gimeno, dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Luxembourg, qui, outre le soin apporté à révéler toutes les subtilités des alliages de timbres et la beauté des textures diaphanes ou irisées de l’orchestre de Dutilleux, fait sourdre la magnificence de cette pièce, comme des deux autres.

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