Terreur à Avignon : 20 spectateurs-jurés votent l’acquittement de l’auteur de 164 homicides volontaires avec préméditation

Publié le 15/07/2021

La pièce Terreur de Ferdinand von Schirach a déjà réuni des milliers de spectateurs-jurés dans le monde devant décider du sort d’un pilote de chasse de l’armée allemande poursuivi pour avoir abattu un avion de ligne qu’un terroriste menaçait de faire écraser sur un stade : s’agit-il d’un criminel devant être sanctionné pour avoir sacrifié 164 passagers ou d’un héros devant être acquitté pour avoir épargné 70 000 spectateurs ?

Affiche de la pièce Terreur de Ferdinand von Schirach

Ferdinand von Schirach est un avocat pénaliste allemand qui a publié plusieurs recueils remarqués de nouvelles aux noms explicites (Coupables et Crimes en particulier)1 s’inspirant de dossiers réels. C’est surtout son roman L’Affaire Collini2 basé également sur une histoire vraie – le procès de l’assassin de l’ancien officier SS Friedrich Engel jugé en 2002 –, qui lui a assuré une reconnaissance internationale après son succès national (Ours de Berlin pour la littérature en 2011), dû à l’impact de la mise en évidence d’une législation qui avait entraîné la prescription de nombreuses procédures en dépit de l’existence depuis 1958 de l’Office central de la justice pour l’élucidation des crimes nationaux-socialistes. De fait, les procès pour les crimes du IIIe Reich ont été peu nombreux, avec moins de 20 000 condamnations en tout, peu de peines lourdes et un refus jusqu’en 2002 de la RFA de reconnaître la notion de « crime contre l’humanité ». Le ministère de la Justice allemand avait réagi à la polémique suscitée par le livre en 2012 en créant une commission d’enquête sur les procédures atteintes par la prescription des faits de complicité pour meurtre discrètement insérée – par un ancien procureur du IIIe Reich devenu chef du service du droit pénal au ministère de la Justice3 – dans une loi du 1er octobre 1968. Même si les travaux de la commission semblent avoir eu peu d’impact, il a dû être important pour le petit-fils de Baldur von Schirach, ancien chef des Jeunesses hitlériennes, de mener ce combat juridique symbolique.

Terreur est une pièce en deux actes, conçue par l’auteur comme un procès fictif, mais dont les fondements juridiques sont bien réels. L’accusé est Lars Koch, un pilote de chasse de l’armée allemande qui a pris la décision, alors qu’il avait reçu l’ordre de ne pas tirer, d’abattre un avion de ligne détourné par un terroriste pour le faire s’écraser sur le stade de Munich dans lequel 70 000 spectateurs étaient présents afin d’assister à un match de football, entraînant la mort de ses 164 passagers. La question avait en fait été envisagée par le législateur allemand. À la suite des attentats du 11 septembre, avait été autorisée dans la loi sur la sécurité de l’aviation, la possibilité pour le ministère de la Défense de faire abattre en vol un avion civil « employé à la seule fin de nuire à des vies humaines », autorisation considérée inconstitutionnelle par la Cour de Karlsruhe, la jugeant contraire au droit à la vie et au principe de la dignité humaine (lecture combinée des article 2.2 et 1.1 de la Loi fondamentale)4, décision à laquelle il est fait explicitement référence dans la pièce.

Publié en 2015, Terror5 a immédiatement connu un grand succès en Allemagne, qui est devenu mondial car représenté jusqu’alors dans 27 pays, de Berlin à Tokyo, en passant par Tel Aviv et Caracas. La pièce a même fait l’objet d’une adaptation télévisée transmise de manière simultanée dans cinq pays (Allemagne, Autriche, Suisse, République tchèque et Slovaquie) et dont les spectateurs avaient été invités à se prononcer en direct. Curieusement le texte n’avait jamais été monté en France avant que la compagnie Hercub’ ne s’en saisisse et la présente, dans une mise en scène épurée de Michel Burstin, Bruno Rochette et Sylvie Rolland, à Paris au Théâtre de Belleville en juin 2021, puis dans le Off d’Avignon en ce mois de juillet.

La création française a choisi de confier le rôle à une femme (Lars, 49 ans, devient Laura, 45 ans, interprétée par l’excellente Céline Martin-Sisteron) et d’opérer un certain nombre d’aménagements (le procès a lieu en 2020 et plus en 2013) et de coupes dans le texte d’origine pour le rendre audible par un public de non-juristes, tout en gardant au cœur du propos les interrogations essentielles susceptibles d’interpeller tout citoyen – la responsabilité, l’intime conviction, la vérité, le Bien et le Mal, la raison d’État, l’État de droit, le droit de désobéissance, la morale, la dignité de l’Homme, la Justice… – et le placer devant sa « conscience » et sa « morale », tout comme le pilote, et devant « la représentation » qu’il « se fait du droit ».

Car la force du texte est qu’au fil du réquisitoire du procureur (joué également par une femme) et de la plaidoirie de l’avocat, les spectateurs sont efficacement ébranlés dans leurs convictions, y compris les plus avertis dont les certitudes découlant de raisonnements juridiques rigoureux en viennent à être ébranlés face à la question : « Avons-nous le droit de sacrifier des innocents pour sauver d’autres innocents ? » (Acte II) après l’interpellation : dans quelles situations « ne pas le faire serait absurde et inhumain ? » (Acte I).

Au terme de plus d’une heure de représentation-plaidoirie, les spectateurs doivent glisser le dé (pour rappeler que l’on joue la vie d’un être humain ?) qui leur a été confié à l’entrée du théâtre, dans la case « Acquittement » ou « Condamnation » dans un sac noir ou un sac blanc lesquels, en raison du Covid-19, arrivent jusqu’à lui alors que les metteurs en scène avaient prévu un mode de vote proche de celui de la Chambre des communes britannique (sortie par l’une des deux portes, différentes selon le sens du vote) qui nécessiterait un déplacement physique des spectateurs. Le président décompte les dés, annonce le résultat et prononce le verdict. Si bien que dans chaque salle où se joue la pièce, des résultats différents sont attendus.

Ferdinand von Schirach n’est pas le premier à faire des spectateurs un jury de procès. Bien longtemps avant lui, Robert Hossein avait conçu des spectacles à partir de vraies procès historiques, tels L’Affaire du courrier de Lyon (1987), Je m’appelais Marie-Antoinette (1993) ou encore Seznec, un procès impitoyable (2010), où il demandait au public de rendre les verdicts dont l’issue pouvait être la mort, mais aussi des contentieux fictionnés afin de susciter une réflexion sur la peine capitale comme dans le bien nommé COUPABLE, non coupable (2001). L’affaire montée par Ferdinand von Schirach n’invite pas à cette réflexion en supprimant l’enjeu de l’exécution et en donnant davantage d’importance à la question théorique de la possibilité de ne pas sanctionner 164 « homicides volontaires avec préméditation » résultant du choix rationnel de tuer ces personnes innocentes pour en sauver plusieurs dizaines de milliers de plus. Pouvons ou « devons » nous « décider à partir de représentations qui sont au-dessus des lois » ? Ferdinand von Schirach prend garde de ne laisser entrevoir son propre choix et de cultiver l’ambiguïté, y compris dans des discours ultérieurs qu’il a prononcés : « Je reste convaincu qu’une démocratie éclairée ne doit affronter les terroristes et ceux qui veulent détruire notre société qu’avec les armes du droit. (…) Si nous trahissons les règles que nous nous sommes nous-mêmes données, nous perdons. »6

Le 7 juillet 2021, 20 spectateurs du Théâtre 11 d’Avignon votaient suivant leur intime conviction en faveur de l’acquittement et 7 pour la condamnation de Laura Koch entraînant la lecture de l’une des deux sentences écrites par Ferdinand von Schirach, celle de l’acquittement comme dans la majorité des 28 pays du monde où la pièce a été jouée.

Notes de bas de pages

  • 1.
    Traduits en français et publiés chez Gallimard (également disponibles en folio). Crimes a reçu le prix Kleist en 2010.
  • 2.
    F. von Schirach, L’Affaire Collini, 2014, Folio, n° 6016.
  • 3.
    M.-H. Coste, « Plaidoyer contre l’oubli », Cah. Just. 2016, p. 161.
  • 4.
    Décision 1 BvR 357/05, 15 févr. 2006, disponible en anglais : https://lext.so/CVmoGL.
  • 5.
    Terror a été traduit en français deux ans après sa publication en Allemagne : F. von Schirach, Terreur, 2017, L’Arche.
  • 6.
    F. von Schirach, « Vous devez absolument continuer », discours prononcé à l’occasion de la remise du prix M 100 Sanssouci Medien Award à Charlie Hebdo, in Terreur, 2017, L’Arche, p. 112 et 114.
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