Théâtre : Deux amis de Pascal Rambert et La Ménagerie de verre avec Isabelle Huppert

Publié le 27/12/2022

Retour sur deux prestations théâtrales : la pièce Deux amis de Pascal Rambert, qui était à l’affiche du Théâtre du Rond-Point et La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, jouée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

Isabelle Huppert, incarnant Amanda dans La Ménagerie de Verre, pièce mise en scène par Ivo van Hove

Jan Versweyveld

Deux amis

Nous sommes en présence de deux comédiens, amants de longue date, qui préparent un nouveau spectacle et dialoguent sur le théâtre, le jeu, la mise en scène, la critique ; des propos de professionnels entrecoupés de propos intimes sur leur couple. Le théâtre dans le théâtre y trouve son compte, il y a de belles envolées lyriques mais dans sa dernière œuvre, Pascal Rambert n’échappe pas à l’excès du bavardage et à un intellectualisme bon marché qui étouffent l’émotion et le grand souffle de la confusion des sentiments. Pas une pause dans ce torrent déferlant de mots.

Quant à la mise en scène par l’auteur lui-même, elle s’accommode du presque rien : un va-et-vient des comédiens sur le grand plateau nu avec pour seul décor des accessoires en fond de scène, et frôle le ridicule en fin de spectacle : lavage du corps dénudé de Charles Berling et étreinte du couple en tenue de visiteurs de soins palliatifs. On avait eu droit auparavant à la combinaison et au casque des ouvriers du bâtiment s’acharnant à briser à la hache les accessoires sur une musique tonitruante. Quel ennui !

Mais le jeu tout à fait remarquable des deux comédiens, l’un et l’autre depuis longtemps confirmés, parvient à sauver la représentation. Qu’il s’agisse de Charles Berling qui restera longtemps calme et mesuré puis, à la suite d’un message équivoque sur le portable de son ami, se laissera emporté par un monologue passionnel, un grand moment de théâtre qui à lui seul vaudrait le déplacement… Ou qu’il s’agisse de Stanislas Nordey, en costume cravate noire, filiforme, presque désarticulé, qui, à l’inverse, est d’abord en perpétuel mouvement, nerveux, bruyant, en tension puis devient celui qui apaise.

Ils sont au sommet de leur art, sans une faute dans le dire d’un texte long et touffu auquel ils donnent l’émotion qui lui fait défaut.

• Théâtre du Ront-Point, 2 bis avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris

La Ménagerie de verre

Décidément, Ivo van Hove est un metteur en scène d’exception. Que de créativité, d’élégance, d’intelligence, de finesse, de capacité de renouvellement. Il en apporte une nouvelle preuve avec cette Ménagerie de verre, représentée brièvement au début 2020, puis interrompue par la Covid et reprise jusqu’à la fin décembre 2022. Tout n’est que tensions, contradictions, force et fragilité, rapports complexes entre trois personnages indépendants mais soudés au sein d’une famille indestructible. Tout prête à interprétations multiples de cette ambivalence des caractères, qu’il s’agisse d’Amanda, la mère tyrannique et fragile, étouffante et aimante, du fils Tom prêt à s’échapper sans jamais y parvenir autrement qu’en fréquentant les salles de cinéma, et de la fille Lara partagée entre ses silences, sa timidité et une volonté farouche qui l’éloigne de tous les galants.

Car, après tout, cette maison triste où ils se sont repliés après l’abandon du père lors de la débâcle des années 30, cette pauvreté après l’exil du Sud où Amanda menait, amplifiée dans sa mémoire, un conte de fée, n’est-elle pas surtout le lieu préservé de l’affection et des rêves, suspendu dans le temps et l’espace afin de se protéger contre la brutalité du dehors ?

Dans ce huis clos étouffant, une pièce en sous-sol, aux murs couverts de tentures sur lesquels ont été grossièrement dessinés des visages inspirés par le père absent, avec l’étroit escalier de lumière menant à l’extérieur, l’ennui ne s’installe pas grâce à la suractivité d’Amanda, entre cuisine, vaisselle et marches forcées de fauve en cage, les échappées avortées de Tom et la grâce de Laura en paix auprès de ses petits animaux de verre…

Une mise en scène découpée en séquences, réglée dans le moindre détail, épurée, réaliste, qui met en valeur le jeu des d’acteurs et la complexité des sentiments. Isabelle Huppert en robe fluide de sa jeunesse, est pathétique plus qu’odieuse et son talent fait passer l’excès, parfois, dans la gesticulation et les cris. Elle est remarquablement entourée par Antoine Reinartz, Justine Bachelet et Cyril Gueï, donnant à leur personnage cette singularité attachante et cette vulnérabilité assumée, telles que les dépeint si bien Tennesse Williams.

• Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, 75006 Paris

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