« Toucher le feu. Femmes céramistes au Japon » au Musée Guimet

Publié le 16/06/2022 - mis à jour le 22/06/2022 à 10H37

White form, Shoko Koike (2019). Grès de Shigaraki glaçuré

RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier

De l’art des forgerons à la transmutation de la glaise par la cuisson, « toucher le feu » constitue dans toutes les traditions du monde une forme d’initiation sacrée. Il n’en fut pas autrement au Japon, où l’art du métal comme celui de la céramique atteignirent des sommets. Ces activités étaient interdites aux femmes. Elles n’avaient pas le droit de manier le tour de potier, pas le droit non plus de « toucher au feu » ; elles furent ainsi exclues des chaînes de transmissions si fondamentales dans l’art japonais, où l’initiation aux gestes et techniques s’opérait en suivant les lignages familiaux. Aussi, pendant des siècles, ces lignées de potiers furent-elles exclusivement masculines.

Il faut attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que de profondes mutations sociales desserrent peu à peu le carcan des traditions.

Une exception avait existé : Otagaki Rengetsu (1791-1875) qui ne tournait pas l’argile mais la modelait et y incisait ses poèmes. Autorisées peu à peu à participer à la vie de l’atelier durant les Ères Meiji (1868-1912) puis Taisho (1912-1926), les femmes accédèrent aux enseignements des universités des arts à partir de 1945 à Kyoto et de 1952 à Tokyo. Les femmes ont dès lors accès à des formations qui leur permettent de « toucher le feu ».

De ce fait, une première génération de femmes céramistes se forma. Elle s’éloigna des courants traditionnels japonais en réalisant des pièces non fonctionnelles, se rapprochant alors du groupe Sodeisha, formé en 1948, qui revendiquait un éloignement de la céramique traditionnelle. En une sorte de mouvement Arts and Crafts japonais, les œuvres sculpturales de ces femmes se détachent des formes usuelles de la céramique. Avec une esthétique différente, ces sculptures renvoient à l’art minimal, aux couleurs et formes du monde végétal.

On note les noms de Ono Hakuko (1915-1996), qui fut la seconde femme à recevoir le prix de la prestigieuse Société japonaise de céramique (choix d’une matière rude, texturée, organique, délaissant le lisse et le doux) ; de Shoko Koike (née en 1943), qui emploie le grès et le façonne en pièces aux formes irrégulières, pincées, étirées, aux surfaces ondulées, parfois striées, couvertes de glaçures translucides passant du blanc à l’azur.

L’essentiel du travail de Katsumata Chieko (née en 1950) est végétal, avec des formes côtelées et entrouvertes, évoquant les potirons mais aussi les fonds marins dans ses dernières créations. D’abord formée à la mode, Fujino Sachiko (née en 1950) reproduit dans ses céramiques des effets de drapés d’étoffes aux replis souples, qui reflètent sa connaissance du textile. Hoshino Kayoko (née en 1949) forme des nœuds sans fin à partir d’un tronçon de pâte carrée, qu’elle referme sur lui-même et vrille.

Yoshimi Futamura (née en 1959) crée des volumes puissants, inspirés de racines et de rhizomes, opposant autant les textures que les couleurs.

Yu Tanaka (née en 1989) travaille l’illusion en formant dans la terre ce qui ressemble à des objets emballés dans du tissu à la manière japonaise du furoshiki, y apposant une couleur jaune profonde qui lui est très particulière.

Fidèle à la leçon d’Émile Guimet, le Musée national des arts asiatiques Guimet a fait de la céramique contemporaine japonaise un axe important de sa politique d’acquisition. On doit cette « politique » à deux pionnières en la matière, Christine Shimizu, conservatrice au musée national de la céramique de Sèvres puis directrice du musée Cernuschi, et Joan Mirviss, lesquelles ont fait le pari de l’absolue modernité de ces artistes.

• Musée Guimet, 19 avenue d’Iéna, 75116 Paris

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