Un capital familial

Publié le 16/07/2020 - mis à jour le 24/07/2020 à 12H26

Cayre H., Richesse oblige, Métaillé noir, 18 €, 222 p.

Hannelore Cayre est un de ces auteurs qui en quelques livres est devenu une romancière incontournable du polar français. Après Commis d’office et La Daronne, qui ont tous les deux été récompensés par de prestigieux prix, elle nous livre aujourd’hui Richesse oblige, paru aux éditions Métailié Noir.

On sort ici des histoires de prétoires pour faire la connaissance de Blanche de Rigny, mère célibataire de 38 ans au parcours singulier. Née prématurée à 6 mois alors que son père marin de profession est en mer, sa mère décède en lui donnant la vie. Son père, un taiseux, ne saura jamais comment communiquer avec elle et c’est Mamie Soize qui l’élèvera tant bien que mal. Blanche grandit sur une île bretonne, terre aride où seule la bruyère et les moutons noirs sont endémiques.

Et sur cette île, Blanche est un sujet à elle toute seule, « dans une communauté fermée il y en a toujours un par génération qui fait chier. Le genre d’engeance toujours impliquée dans la grosse affaire du moment » (p. 35), c’est elle. Après une fugue à 13 ans, elle se retrouve à 18 ans avec la colonne vertébrale brisée après un accident de voiture. Elle n’aura de cesse de s’échapper de sa condition de femme handicapée pour vivre sa vie loin de son île.

Mais c’est au détour d’une de ses visites sur cette île qu’elle va découvrir le passé familial et remonter les branches d’un arbre généalogique aussi cabossé que sa colonne vertébrale.

Famille je vous hais

Mettant en parallèle deux histoires des membres d’une même famille, Hannelore Cayre nous raconte la conscription et surtout le concept de remplacement militaire qui a régné en France au XIXe siècle ; ou comment des hommes riches achetaient des hommes pauvres pour remplacer leur fils au service militaire et ainsi échapper à la guerre. Cette pratique qui a explosé sous la Commune alors que les hommes se faisaient de plus en plus rares reste bien trop méconnue du grand public.

Hannelore Cayre en partant de cette pratique met en évidence comment certaines familles ont pu prospérer dans l’exploitation de l’homme, tout en augmentant au cours des décennies leurs richesses et en ignorant le malheur des autres. Ce roman, qui pourrait être perçu comme une fable, permet à Hannelore Cayre de rendre justice aux hommes tombés aux combats car trop pauvres pour refuser le prix proposé. Blanche de Rigny ne se gênera donc pas pour enlever aux riches la fortune amassée et la distribuer aux causes qui lui sont chères.

Blanche, justicière au grand cœur, Robin des bois des temps modernes, estime que ses pauvres ancêtres ont assez payé pour le mal qu’on leur a fait, et telle une pensée magique parvient, sans être inquiété, à faire disparaître tous ceux qui s’interposent à son projet…

Le style d’Hannelore Cayre est toujours aussi percutant, avec un langage imagé qui frappe notre imaginaire. Grace à son expérience en droit pénal, Hannelore Cayre rend crédible les petits arrangements avec le sort que manigance Blanche et on adore détester les méchants riches de cette famille impossible…

Ce roman s’inspirant de faits réels, cela donne une touche encore plus vraisemblable au récit… toutefois et ce même si les personnages sont parfois un peu trop caricaturaux, on rit des malheurs des uns, sous couvert qu’ils l’ont bien cherché…

Loin d’une tendance actuelle, où la cellule familiale serait l’acmé des relations sociales, Blanche de Rigny a décidé de choisir de détester cette famille qui le lui rend bien… seul le capital qui restera valant la peine d’être dépensé, pour la bonne cause.

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Référence : LPA 16 Juil. 2020, n° 155g8, p.23

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