Un pont entre deux rives

Publié le 16/01/2018

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Je vous propose un voyage, un voyage entre la France et l’Algérie, du temps où celle-ci était encore française et celle d’aujourd’hui. Un voyage au pays des livres, de ses auteurs et de ses éditeurs, à travers le destin d’une librairie — Les Vraies richesses —, celle d’Edmond Charlot, sis au 2 bis de la rue Hamani, l’ex rue Charras à Alger.

En 1936, Edmond Charlot, jeune homme de 21 ans, et bientôt chauve, crée une librairie de prêt. Elle lui a été inspirée par celle d’Adrienne Monnier, La Maison des amis des livres, sis au 7 rue de l’Odéon à Paris. Il se lance avec quelques amis, Jean Pane et Madame Couston dans cette aventure… « L’aventure sans désert, ni panthère, mais l’aventure tout de même » !

Il commence avec 12 000 francs, trouve un petit local (7 mètres sur 4) juste à côté de l’université. Mais déjà Edmond Charlot a plus d’ambition, cette librairie ne sera pas une simple librairie, ce sera une bibliothèque, une maison d’édition et surtout le lieu de convergence de tous ceux qui aiment la littérature et la Méditerranée et ce sans distinction de langue ou de religion.

En parallèle, en 2017, Ryad, étudiant à Paris, revient à Alger pour vider cette librairie que l’État algérien a vendu à l’ami d’un ami de son père pour en faire un magasin de beignets ! On ne sait pas grand-chose de Ryad, à part qu’il étudie à Paris, qu’il est amoureux d’une Claire et qu’il n’aime pas les livres ; pourtant il va devoir cohabiter avec et apprendre petit à petit l’histoire de ce lieu, le tout sous l’œil du vieil Abdallah.

Kaoutner Adimi nous guide à travers l’histoire et les ruelles d’Alger, elle nous conte l’histoire d’Edmond Charlot, de ses prestigieux amis, parmi lesquels : Albert Camus, Emmanuel Roblès, Gabriel Audisio, Jean Sénac, Jean Amrouche, Jules Roy et Mohammed Dib, grâce aux carnets (fictifs ?) d’Edmond Charlot. Ces pages alternent entre le récit de la grande histoire, retraçant les événements qui conduisirent à la guerre d’Algérie, des soulèvements aux massacres, pour revenir à Ryad et à son ingrate mission de nettoyer le lieu…

Ce livre est d’une richesse inouïe. Il nous fait découvrir tour à tour l’Algérie, Alger, ses rues, sa Casbah, ses personnages et surtout son histoire. Celle des Indigènes envoyés sur le front lors de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi les « événements » qui ont précédés la guerre d’Algérie. Le climat est tantôt lumineux tantôt sombre, aussi sombre que put l’être cette guerre.

Mais on en apprend aussi beaucoup sur le milieu de l’édition et ses guerres picrocholines à la Libération, quand le papier est encore rare et cher et qu’il est rationné… ou comment les éditeurs sont prêts à de petites manœuvres minables pour publier certains auteurs et réduire à néant le travail d’Edmond Charlot.

Ce livre est une merveille tant par la richesse du propos que par le style, car il réussit à faire cohabiter l’histoire, les livres, la passion d’un homme et les grands auteurs, tout en ayant un regard bienveillant sur ces personnages, animé par un feu intérieur.

C’est une ode à la vie aussi, à ces hommes qui ont le courage de tout tenter pour vivre leurs rêves et faire d’une librairie le plus bel endroit du monde…

Ce livre retrace ce pont entre deux rives de la Méditerranée, entre deux pays, et toutes les richesses du monde…

LPA 16 Jan. 2018, n° 132v8, p.15

Référence : LPA 16 Jan. 2018, n° 132v8, p.15

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