Un roi sans échiquier

Publié le 28/06/2024

Cette pièce d’échecs du XIIIe siècle figurant un roi, provenant de Trondheim, en Norvège, a été adjugée 370 500 €

Coutau-Bégarie

Que vaut-il mieux ? Inscrire des notes sur des portées musicales ou déplacer des pions sur un échiquier ? À la réflexion, ce choix n’est pas cornélien. Dans Le Neveu de Rameau, Denis Diderot évoque le Café de la Régence, notamment fréquenté par Jean-Jacques Rousseau, où l’on jouait le mieux aux échecs : « c’est chez Rey que font assaut Legall le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ». Le premier, François Antoine de Kermur de Legall, fut le premier joueur d’échecs professionnel connu, quant au deuxième, il parvint à surclasser le premier. Philidor, de son vrai nom, François-André Danican (1726-1795), est aussi connu comme compositeur de renom, auteur de quelque trente opéras. Il partagea sa vie entre la musique et l’échiquier. Il a d’ailleurs écrit L’Analyze des Échecs (Londres, 1749, in-12), dont un exemplaire de cette EO a été adjugé 1 519 €, à Drouot, le 27 novembre 2019 par la maison Fraysse. Cet ouvrage est l’un des premiers traités d’échecs en langue française. Devenu un classique, il a connu des centaines de rééditions et de traductions.

« Les pions sont l’âme des échecs », disait Philidor en mettant en lumière l’importance des pièces dans la stratégie échiquéenne. S’il a rénové les tactiques, le jeu d’échecs est beaucoup plus ancien ; il est admis aujourd’hui qu’il est apparu en Inde autour du VIsiècle. On y jouait au XIIIsiècle en Norvège. De cette époque, un roi, sculptée en ronde-bosse dans une défense de morse, à la patine brune provenant de Trondheim, a été adjugé 370 500 €, à Drouot, le 28 mai 2024, par la maison Coutau-Bégarie.

Ce pion, figure du roi, fait partie d’un corpus attribué à la production de Trondheim en Norvège, siège épiscopal à partir de 1159. Des ateliers de tabletiers y travaillaient les défenses de morse. Lors de découvertes archéologiques, on y retrouva un certain nombre de pions d’échecs. Le Louvre conserve de cette période et de la même région, un autre roi, et le Metropolitan Museum of Art de New York, un évêque. À l’époque, c’est-à-dire vers 1150-1200, le pion évêque représentait l’équivalent du fou moderne. Il faut, semble-t-il, ne pas y voir une manifestation anticléricale. Le sommet de la pièce évoque la forme d’une mitre d’évêque.

Les historiens du jeu d’échecs rappellent que l’ensemble le plus important de la production de pions d’échecs norvégiens est celui des figurines dites de Lewis, découvertes en 1831 dans la baie de Uig sur l’île de Lewis, en Écosse. Cette collection est composée de cinquante-neuf pièces d’échecs, dont huit rois, huit dames, seize fous, quinze cavaliers, douze gardiens et dix-neuf pions. L’ensemble est conservé aujourd’hui respectivement au British Museum et au National Museum of Scotland, où il est exposé depuis 1832 et 1888. La présence de ce trésor en Écosse s’explique par le fait que Lewis dépendait de la dynastie des « rois de la mer » norvégiens, qui régna de 1079 à 1265 sur les îles Hébrides.

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