Un tardif voyage à Rome

Publié le 31/07/2023

Georges Lafenestre (1837-1919) était autant poète qu’historien et critique d’art. Conservateur au musée du Louvre, il fut élu à l’Académie des Beaux-Arts, le 6 février 1892, au fauteuil de Jean-Charles Adolphe Alphand. Lié avec José-Maria de Heredia, il fréquenta Emmanuel des Essarts, Sully Prudhomme, Henri de Régnier, Barrès, Colette, Henry Gauthier-Villars, et Pierre Louÿs. Il a laissé une trentaine d’ouvrages, des recueils de poèmes et des essais critiques, notamment Artistes et amateurs, publié en 1899 par la Société d’Édition Artistique. Nous reprenons cet été la description qu’il fit de Titien et des princes de son temps.

Portrait de Paul III par Titien, 1543

« L’admiration pour le grand artiste, de tous côtés montée à ce ton, se traduisait en faits aussi bien qu’en paroles. À ce moment, le pape Paul III et la famille Farnèse faisaient de nouveaux efforts pour l’attirer à Rome, tandis que Guidubaldo voulait l’emmener à Pesaro. En septembre 1545, contrairement aux avis de Guidu­baldo, Titien, persuadé que ce voyage à Rome serait le seul moyen d’obtenir de nouveaux avantages pour son fils Pomponio, se décida enfin à accepter l’invitation pontificale. Le duc d’Urbin, malgré son dépit, prit la chose en grand seigneur : il redoubla de galanterie et lui offrit de se charger des soins du voyage. Il le conduisit lui-même de Venise jusqu’à Pesaro, où il lui donna une escorte de sept cavaliers et de nombreux domestiques pour l’accompagner jusqu’au Vatican. La reconnaissance du maître éclate dans une phrase d’une de ses lettres à l’Arétin : « Adorez le seigneur Guidubaldo, compère ; adorez-le, car vraiment il n’est pas de bonté princière qui l’égale » !

Ce tardif voyage à Rome est un des épisodes les plus curieux de la vie de Titien, l’un de ceux qui donnent le plus d’estime pour la modestie de son caractère et pour la solidité de son intelligence. Par malheur, il ne nous reste qu’une lettre de toutes celles qu’il y écrivit et nous n’avons le contre-coup de ses enthousiasmes que par les réponses de l’Arétin. Partout, c’est l’expression vive et chaleureuse d’une admiration ardente pour les belles œuvres qu’il voit, pour celles de l’antiquité et pour celles de ses contemporains ; partout, c’est le regret naïf et bien touchant, chez un vieillard de soixante-trois ans, unanimement acclamé comme un génie incomparable, rassasié d’honneurs et de gloire, de n’avoir pas vu plus tôt ces merveilles, de ne les avoir pas étudiées. « Que vous soyez peiné que ce caprice qui vous est venu maintenant de vous transporter à Rome ne vous soit pas venu vingt ans plus tôt, lui écrit l’Arétin, je le crois sans peine ; mais si vous en restez émerveillé dans l’état où vous la trouvez, qu’auriez-vous donc fait autrefois ? Ne vous perdez pas tellement dans la contemplation du Jugement de la chapelle que vous en oubliiez l’heure du départ ! » Quelques jours après, Titien écrit à Charles-Quint : « Je suis à Rome et je vais m’instruisant d’après ces très précieux marbres antiques, afin que mon art devienne digne de peindre les victoires que Notre Seigneur Dieu prépare à Votre Majesté en Orient. » (À suivre)

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