Histoire curieuse des terres cuites

Une aiguille dans la terre (II)

Publié le 12/09/2016

Les bronzes sont utilisés en sculpture et pour la décoration et connus depuis la plus haute Antiquité. Ces œuvres sorties des mains d’artistes les plus renommés sont particulièrement recherchées par les collectionneurs. De quoi attirer les faussaires. Il reste que les contrefaçons dans ce domaine sont nombreuses. Elles ont alimenté et continuent d’alimenter le marché de l’art, car elles ne cessent de circuler. Nous poursuivons la lecture de l’ouvrage de Paul Eudel (1837-1912) : Truc et truqueurs, au sous-titre évocateur : « Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées », dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907.BGF

« M. Storelli, l’un de ses admirateurs [auteur d’une monographie sur l’artiste publiée en 1896], nous informe que Jean-Baptiste Nini, né en Italie, voyagea d’abord en Espagne, vint à Paris et fut attiré à Chaumont, par M. Leroy, intendant royal des Invalides, pour diriger la partie artistique de sa fabrique de poterie. Mais ce fut là le cadet de ses soucis. Il continua ses délicieuses créations, faisant d’abord sa maquette en cire, sur laquelle il prenait des creux en terre qu’il cuisait, suivant les besoins du tirage, car il n’opérait pas sur des moules en cuivre, comme on l’a cru longtemps. La terre cuite aspire toujours un peu et permet de démouler plus facilement. On en est certain depuis qu’on a retrouvé les poinçons en ivoire, très minutieusement travaillés, qu’il avait dû préparer lui-même, car c’était un habile graveur. Ils reproduisent, dit M. Storelli, le nom de Nini et d’autres des fleurs de lys, des boutons et des croisilles d’étoffe qui séduisent par la perfection de leur modelé.

Nini mourut vers 1787 et fut bien vite oublié dans la tourmente révolutionnaire. Il fallait un art nouveau. On détrônait. On fit de même pour la charmante école du XVIIIe siècle. Aux grâces aimables de l’époque de Mme de Pompadour succédèrent les réalités sévères des modèles froids de l’art antique. Pendant cinquante ans, on fit peu de cas des chefs-d’œuvre que le potier de Chaumont avait laissés. Il y en avait trop, surtout des Franklin qui servaient, jadis, aux enfants à jouer au petit palet et d’autres à couvrir le pot-au-feu ou à boucher l’été les trous pratiqués dans les murailles pour laisser passer les tuyaux de poêle. On n’en voulait pas alors à vingt sous pièce.

Cependant, bien avisés, les Sauvageot du temps les recueillaient à vil prix. Aujourd’hui, les épreuves de Nini sont rares. On se les dispute dans les ventes où elles se payent à peu près au poids de l’or. Mais leur rareté n’existera plus, un industriel éclairé a trouvé le moyen de produire une nouvelle génération de Nini, qui ne cède en rien à la beauté de la première.

Lorsque vous ferez dans le Blésois la tournée des châteaux, vous pourrez en juger par vous-même. Arrêtez votre automobile chez M. C. Balon, le successeur de l’artiste Ulysse, qui essaya de moderniser les faïences italiennes si belles avec leurs couleurs jaunes et bleues. Vous trouverez chez lui cinquante modèles de la série des Nini en nouvelles épreuves admirablement réussies comme ton, patine, finesse de pâte, et coulées dans les anciens moules, dont il pourra vous raconter la curieuse odyssée, car ce sont les vrais moules d’antan sur lesquels il opère.

Ils vinrent jadis entre les mains d’un plâtrier qui avait travaillé à Chaumont et qui comptait s’en servir pour des reproductions communes en plâtre. Son entreprise ne produisit rien de bon et il l’abandonna. Plus tard, ils reparurent dans une vente publique dirigée par un commissaire-priseur aussi ignorant que la foule qui l’entourait. Ils passèrent enfin entre les mains d’amateurs sachant les apprécier et qui commencèrent par nettoyer, avec précaution et persévérance, l’huile grasse dont l’intérieur avait été revêtu pour éviter l’adhérence au moulage ».

(À suivre)

 

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Référence : LPA 12 Sep. 2016, n° 119f3, p.15

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