Une farouche liberté : Gisèle Halimi ou « changer le monde en plaidant »

Publié le 22/11/2022 - mis à jour le 22/11/2022 à 10H23

Une adaptation théâtrale du livre-entretien Une farouche liberté de Gisèle Halimi, coécrit avec Annick Cojean, est portée sur les planches de La Scala Paris jusqu’au 21 décembre, parallèlement à la publication d’un ouvrage éponyme illustré. Deux supports pour rendre hommage à l’époustouflante vie de l’avocate, dont les combats juridiques ont toujours été portés par ses convictions féministes et humanistes.

La journaliste Annick Cojean, qui avait publié chez Grasset avec Gisèle Halimi, en 2020, année de sa mort, un livre d’entretiens intitulé Une farouche liberté1, signe le scénario de son adaptation en bande dessinée (avec Sophie Couturier2), ainsi qu’une version théâtrale mise en scène par Léna Paugam et créée à La Scala Paris cet automne 2022, deux adaptations qui mettent en valeur les illustres combats contentieux de Gisèle Halimi, laquelle a toujours voulu « changer le monde en plaidant ». De fait, la justice a été la « grande affaire »3 de sa vie.

La pièce simplifie le découpage de l’ouvrage, en suivant également une logique largement chronologique. La vie dense, la parole riche, les actions illustres et courageuses, nombreuses, sont portées par pas moins de trois voix, celles des comédiennes Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette, femmes de deux générations différentes qui se répondent sur le plateau dans un découpage et travail scénographique intelligents, et la voix au sens propre de la vraie Gisèle, tirée de brefs extraits audio d’interviews venant ponctuer le spectacle.

Le premier chapitre, « De l’indiscipline », revient sur ses premières années, après un court prologue auquel répond, en fin de spectacle, un bref épilogue sur le désamour de sa mère, qui fut à la fois une croix et une chance4, une blessure affective qui saignera toute sa vie, mais qui lui donna la détermination pour combattre toutes les injustices au sens commun. Dès l’enfance, Gisèle Taïeb est révoltée, et en tout premier lieu par son sort de fille. Âgée d’à peine 10 ans, elle accomplit son premier acte féministe en refusant de se nourrir pendant plusieurs jours pour ne plus avoir à servir ses frères. L’amour de l’étude et du français, renforcé par la nécessité de sortir de ce milieu familial, lui font obtenir une bourse qui lui permet, une fois le bac décroché, d’aller étudier à Paris et, tout en travaillant de nuit, de mener un double cursus droit et philosophie. Elle rentre à Tunis en 1949 pour prêter serment « sous réserve » à l’âge de 22 ans car le texte (« Je jure de ne rien dire ou publier, comme défenseur ou conseil, de contraire aux lois, aux règlements, aux bonnes mœurs, à la sûreté de l’État et à la paix publique, et de ne jamais m’écarter du respect dû aux tribunaux et aux autorités publiques ») la contrarie vivement et elle pressent qu’elle ne parviendra pas totalement à s’y conformer…

Dans chacun des trois chapitres suivants sont contées les affaires les plus retentissantes que l’avocate a prises en charge, qui ont marqué tant l’histoire de la France que permis des évolutions juridiques, notamment législatives, substantielles, correspondant toutes aux sujets de prédilection de Gisèle Halimi : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la torture, les violences faites aux femmes, le droit à disposer de leurs corps, les droits des homosexuels…

Le deuxième chapitre, « De l’engagement », se concentre sur les luttes d’indépendance. Gisèle Halimi fit ses « premières armes » d’avocate d’abord sur son propre terrain géographique, acceptant, dans le contexte de la lutte d’indépendance de la Tunisie, de défendre des fellagas à la suite du massacre de policiers français. Ses clients condamnés aux travaux forcés ou à la peine de mort par la justice militaire en 1953, Maître Halimi fait sa première expérience de demande de grâce présidentielle pour l’un d’eux. Ensuite, en Algérie, après que les « pouvoirs spéciaux de 1956 » ont pris « le droit en otage », elle défend des membres du FLN et en particulier Djamila Boupacha en 1960. Le comité de soutien auquel elle associa Simone de Beauvoir, qui sera de tous les combats ultérieurs, eut un grand retentissement après la publication de l’article dans Le Monde, que la metteuse en scène Léna Paugam a choisi d’afficher sur le panneau de fond de scène de La Scala.

Dans le chapitre 3, « De la sororité », c’est le célèbre procès de l’IVG, dit procès de Bobigny en novembre 1972, qui est mis en valeur, lequel avait fait l’objet d’une création théâtrale remarquable avec la pièce Hors la loi de Pauline Bureau, d’abord jouée au Vieux-Colombier en 20195, et dans laquelle la merveilleuse Françoise Gillard jouait le rôle de Gisèle Halimi. Après avoir pris le risque comme avocate d’indiquer qu’elle avait elle-même violé la loi en ayant avorté avec sa signature du fameux « Manifeste des 343 salopes » rédigé par Simone de Beauvoir et publié par le Nouvel Observateur le 5 avril 1971, elle créa l’association Choisir (la cause des femmes) afin notamment de prendre en charge les défenses des personnes poursuivies pour avortement (avortées et avorteur.se.s) et défendit Marie-Claire Chevallier, accusée par son violeur d’avoir avorté, inculpée aux côtés de sa faiseuse d’anges, de sa mère et de l’une de ses collègues.

Le retentissement de ce procès politique se clôturant par la relaxe ou des peines avec sursis eut évidemment une influence déterminante pour préparer l’opinion à la discussion parlementaire sur la dépénalisation de l’avortement, à la suite de la présentation mémorable à l’Assemblée nationale du projet de loi par Simone Veil le 26 novembre 1974, et à l’adoption de la loi en 1975 prévoyant (d’abord pour une période limitée) la reconnaissance du droit à recourir, sous certaines conditions, à l’interruption volontaire de grossesse.

Enfin, dans un quatrième et dernier chapitre, « De l’indignation », c’est le procès d’Aix-en-Provence de 1978, au cours duquel Gisèle Halimi défend Anne Tonglet et Araceli Castellano, deux jeunes Belges violées quatre ans plus tôt par trois hommes alors qu’elles campaient, qui va permettre, par la nouvelle grande médiatisation que lui donnera l’avocate, de faire évoluer la législation sur le viol et sur l’homosexualité, en posant la question centrale du consentement. C’est ainsi que la loi du 23 décembre 1980 permit d’intégrer dans le Code pénal une définition du viol et d’en faire un crime, et que la distinction de la majorité sexuelle pour les rapports hétérosexuels et homosexuels fut abolie par la loi du 4 août 19826.

Il n’était évidemment pas possible, sur une scène de théâtre, de traiter de toutes les prouesses, initiatives7 ou même échecs8 de Gisèle Halimi en 1 h 20, mais la pièce atteint son but, celui de rendre le juste hommage à une femme dont la résilience fut féconde pour les combats féministes des XXe et XXIes siècles, avec « le droit » pour « instrument »9.

En pratique

Une farouche liberté

La Scala Paris – 13, Bd de Strasbourg, 75010 Paris

jusqu’au 21 décembre 2022, les mardis et mercredis à 19 h 30, durée 1 h 20

Notes de bas de pages

  • 1.
    G. Halimi et A. Cojean, Une farouche liberté, 2020, Grasset, p. 37.
  • 2.
    A. Cojean, S. Couturier, S. Revel, et M. Lavialle, Une farouche liberté. Gisèle Halimi, 2022, Steinkis-Grasset.
  • 3.
    Toutes les citations infra entre guillemets sont à la fois issues des deux ouvrages cités notes 1 et 2 et reprises dans la pièce.
  • 4.
    V. le récit détaillé du désamour dans le livre consacré à sa mère : G. Halimi, Fritna, 2008, Pocket ; v. aussi Le lait de l’oranger, 1988, Gallimard.
  • 5.
    E. Saulnier-Cassia, « L’avortement “hors la loi” ou le procès théâtral d’une “loi d’un autre âge” », LPA 20 juin 2019, n° LPA145n2, et émission Droit en scène sur radio.amicus-curiae.net, 12 juin 2019.
  • 6.
    Gisèle Halimi fut rapporteure sur la proposition de loi de dépénalisation, l’une de ses rares fiertés dans sa courte carrière de députée à l’Assemblée nationale, qui permet de souligner les limites qui peuvent s’imposer au volontarisme même le plus ardent dans certaines enceintes et contexte politique. Son refus d’être encartée au PS empêcha à nombre de ses propositions d’être discutées. Il faut en outre rappeler que l’Assemblée nationale comptait, en 1981, 28 femmes.
  • 7.
    L’ouvrage illustré rappelle ainsi à juste titre l’intérêt de l’initiative européenne originale de la clause de l’Européenne la plus favorisée qu’elle avait lancée en 2008.
  • 8.
    Il est néanmoins fait état de ses déceptions, par exemple sur les quotas, en raison de l’annulation par la décision du Conseil constitutionnel n° 82-146 DC du 18 novembre 1982 de l’article imposant un quota de candidats par sexe lors de l’élection des conseillers municipaux.
  • 9.
    Préface d’Annick Cojean in Une farouche liberté, 2020, Grasset, p. 12.
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