Une succession difficile

Publié le 06/09/2023

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) fut nommé en 1846 bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile, parues en 1861. Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous poursuivons cet été la publication de la Lettre XII consacrée aux « Traductions ».

BNF

« J’arrivai à Paris, dit l’abbé Barthélemy, au mois de juin 1744. J’avais beaucoup de lettres. J’en pré­sentai une à M. de Boze, garde des médailles du roi, de l’Académie française, et ancien secrétaire perpé­tuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Quoique naturellement froid, il me reçut avec beau­coup de politesse, et m’invita à ses dîners du mardi et du mercredi. Le mardi était destiné à plusieurs de ses confrères de l’Académie des Belles-Lettres, le mercredi à M. de Réaumur et à quelques-uns de leurs amis. C’est là qu’outre M. de Réaumur je connus M. le comte de Caylus, M. l’abbé Setier, garde de la bibliothèque du roi, les abbés Gédoyn, de La Bléterie, du Resnel ; MM. de Foncemagne, Duclos, Louis Racine, fils du grand Racine, etc. Je ne puis exprimer l’émo­tion dont je fus saisi la première fois que je me trou­vai avec eux. Leurs paroles, leurs gestes, rien ne m’échappait ; j’étais étonné de comprendre tout ce qu’ils disaient, ils devaient l’être bien plus de mon embarras, quand ils m’adressaient la parole.

« Au bout d’un an à peu près, dit un peu plus loin Barthélemy, M. de Boze, que je voyais assez souvent, et qui, sans dessein apparent, m’avait plus d’une fois interrogé sur mes projets, me parla des siens avec cette indifférence qu’il affectait pour les choses même qu’il désirait le plus. Le cabinet des médailles exigeait un travail auquel son âge ne lui permettait plus de se livrer. Il avait d’abord compté s’associer M. le baron de La Bâtie, très-savant antiquaire de l’Académie des Belles-Lettres, il venait de le perdre ; il hésitait sur le choix d’un associé : car, disait-il, ce dépôt ne peut être confié qu’à des mains pures, et demande autant de probité que de lumières. Il me fit entrevoir la pos­sibilité de cette association, et je lui témoignai la satis­faction que j’aurais à travailler avec lui. Comme je connaissais son extrême discrétion, ainsi que ses liaisons avec M. Bignon, bibliothécaire, et M. de Maure­pas, ministre du département, je crus que cette affaire serait terminée dans huit jours ; mais il était si lent et si circonspect qu’elle ne le fut que plusieurs mois après. Je fus touché de sa confiance ; je tâchai d’y répondre pendant les sept ans que je vécus avec lui dans la plus grande intimité ; et, après sa mort, je fournis à M. de Bougainville ; qui fit son éloge his­torique en qualité de secrétaire perpétuel de l’Acadé­mie des Belles-Lettres, les traits les plus propres à honorer sa mémoire. »» (À suivre)

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