Vingt-quatre heures de la vie d’un homme

Publié le 15/09/2017

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Que connaît-on vraiment de Romain Gary ? Sa vie, son œuvre, ses passions, son parcours incroyable qui le mena du ghetto de Wilno à Nice, puis Paris, Sofia, Berne, New York et les plages californiennes… Et pourtant, des zones d’ombre persistent chez cet Européen convaincu.

Si l’auteur avait une forte propension à s’inspirer de sa propre vie, il était capable de bien des mystères, de ses doubles littéraires à l’identité de son père. C’est donc sur les traces de ce père que Laurent Seksik, décide de nous conduire dans Romain Gary s’en va-t-en guerre, afin de lui donner, redonner, une place dans l’œuvre, la vie, de ce grand écrivain.

Nina, la mère de Romain Gary est connue pour avoir été le moteur de sa réussite, « son tout », comme il pourra le dire, l’écrire aussi dans son roman autobiographique La promesse de l’aube.

La figure paternelle, quant à elle, reste floue. On sait que Nina et Romain, lui-même, ont tenté de faire passer l’acteur russe Ivan Mosjoukine, pour son père, mais la vérité est tout autre.

Mon père ce héros

L’histoire se déroule sur une journée.  24 heures de la vie d’une famille juive, lituanienne, à trois, Roman, l’enfant (pas encore devenu Romain), Nina, la mère, et Arieh le père. Durant ces 24 heures décisives nous les suivons, peu à peu se dessinent leurs personnalités, leurs peurs et leurs rêves avant que tout explose au petit matin, après la décision de la mère de fuir le ghetto pour recommencer une nouvelle vie, ailleurs. Laurent Seksik, avec le même talent que l’on avait admiré dans Les derniers jours de Stefan Zweig (dont la référence à l’une de ces plus célèbres œuvres n’est certainement pas innocente), nous replonge dans cette période sombre de l’Histoire, où rien n’est encore tout à fait joué mais où tout se met en place insidieusement, la tragédie peut prendre place !

Tour à tour, chacun des protagonistes évolue dans les rues de Wilno ; nous sommes en 1925, Roman a tout juste 11 ans, il est amoureux et s’ennuie à l’école. Sa mère est au bord de la faillite, sans le sou, elle cherche par tous les moyens à se refaire une santé financière, en vendant sa si belle collection de livres ou en arnaquant avec quelques colifichets, un homme d’affaires.

Le père, fourreur de profession, a depuis déjà quelques temps quitté le domicile conjugal pour refaire sa vie. Il est sur le point de devenir père à nouveau, de construire une nouvelle famille…

Laurent Seksik, dans un roman très documenté et inspiré, évoque avec des mots doux, tendres, ce père-mystère dont l’enfant est si proche et qu’il aime tant mais dont la place est anéantie par une mère possessive mais débordante d’amour.

Ce roman nous permet de découvrir une nouvelle facette de Romain Gary, de mettre des mots sur ce que l’auteur portait en lui depuis longtemps, la nostalgie, la mélancolie, d’un temps perdu où son père, sa mère et lui vivaient tous les trois, ensemble…

La misère, la guerre, l’antisémitisme rodent dans les rues crasseuses de Wilno, on a déjà connu pire et pourtant le pire est à venir… et la mort plane, celle de Joseph, le demi-frère de Roman, mort il y a déjà longtemps, d’une longue et pénible maladie. Celle qu’Arieh a côtoyée lors de la guerre contre les Allemands, Roman n’avait que trois mois, et qui l’a profondément transformé au point de ne plus pouvoir vivre avec Nina, alors qu’il avait dû tellement se battre pour l’imposer à sa famille…

Mais voilà, ces trois-là ne vivront plus ensemble, la colère de Nina est trop forte et douloureuse, il faut partir, fuir, si elle veut offrir un avenir à son fils ; la décision est prise ils iront à Nice… La France l’a toujours fait rêver !

Dans un épilogue cruel, Laurent Seksik imagine quels furent les derniers instants d’Arieh dans le ghetto, en 1943, alors que Nina et Roman sont partis.

Arieh n’a pas oublié son fils, il a appris par quelqu’un qu’il était parti combattre avec les forces françaises libres, et ce père, peut-être si naïf face à la barbarie nazie, se montrera fier de son fils devenu un homme grand, un grand homme.

Laurent Seksik rend ici un très bel hommage à Romain Gary, et à son père surtout, peut-être parce que lui-même a récemment perdu le sien, il lui semblait important de redonner une place à cet homme inconnu, qui a sans aucun doute forgé aussi la personnalité de l’écrivain, hommage lui est rendu et sa place retrouvée.

LPA 15 Sep. 2017, n° 129t6, p.21

Référence : LPA 15 Sep. 2017, n° 129t6, p.21

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