Visites inédites dans la Manche

Publié le 03/08/2017

Si vous pensez Manche, les noms de Mont Saint-Michel, Mère Poulard, Cherbourg, Cité de la mer, La Hague, Vauville vous viennent peut-être à l’esprit. Alors, notre propos est aujourd’hui de vous parler de deux lieux méconnus : Carentan et son Dreknor, ambassadeur de la Normandie, qui fait resurgir, 1000 ans plus tard, son histoire et celle des Vikings ; Villedieu-les-Poêles et sa fabrique de cloches.

Le Dreknor.

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Le Dreknor à Carentan

Drek comme drekki (mot norrois désignant un dragon) et nor comme Normandie. Dans le petit port plutôt plaisancier de Carentan, une bourgade de la Manche, un bateau viking de plus de 20 mètres à la voile bordeaux en lin attire le regard des curieux et des badauds.

Nous nous sommes arrêtés à Carentan pour déjeuner et nous voilà à rêver au haut Moyen-Âge ! Devant nous, un bateau viking tel que celui qui a pu accoster en Normandie entre les IX et Xe siècles après Jésus-Christ. Rames en bois, proue à tête de dragon, gouvernail décoré, voile en lin… on est transportés ailleurs !

Mais que fait-il donc là ? En réalité, l’histoire s’explique par la passion de deux jeunes Cherbourgeois. Fascinés, en 1999, par l’entrée dans leur port d’une réplique de galère cosaque du XVe siècle, ils décident de construire un bateau scandinave en vue de revivre le passé des Vikings. Quelques années plus tard, l’embarcation est là, et le Dreknor est devenu un ambassadeur aux couleurs de la Normandie, un outil culturel et pédagogique.

Nous en profitons pour arpenter la petite ville, visiter l’église Notre-Dame, en partie romane du XIIe et gothique du XVe siècle.

Outre d’amusantes sculptures évoquant la vie au Moyen-Âge et des fabliaux, on note la beauté des stalles du chœur et la présence de 32 miséricordes à têtes d’anges et/ou de personnages. La miséricorde est une petite console fixée à la partie inférieure du siège rabattable d’une stalle ; laquelle permettait au moine ou au clerc de prendre appui sans réellement s’asseoir quand l’office était trop long !

Où déjeuner ?

Filets de maquereaux à l’Escale des sens.

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Ces découvertes patrimoniales nous ont creusé l’appétit et nous échouons sur conseils d’amis dans un fort bon restaurant, L’escale des Sens. Nous n’aurions pas eu l’idée d’entrer ici : la place où le restaurant se situe est insignifiante, ainsi que la devanture.

Pourtant, une belle farandole iodée nous attend avec un tartare de Saint-Jacques relevé d’un jus de citron vert, des filets de maquereaux désarêtés à l’écume de combawa et petits légumes et un pain de Gênes, mousse de chocolat Valrhona dulcey et mandarine poêlée.

À 25,90 € que de demander de plus et de mieux au chef, Valentin Doraphé, un natif du Nord Cotentin qui a un beau potentiel dans ses mains ! Après être passé dans de belles maisons comme L’étrier de Deauville, la table de Christophe Pacheco à la Clusaz ; il œuvre tout seul à Carentan pour le plus grand plaisir des locaux et des navigateurs anglais qui viennent régulièrement mouiller dans ce port dont le prix des attaches est moindre qu’à Cherbourg.

Comme il navigue avec une vocation touristique ou pédagogique, le Dreknor est de tous les ports et c’est à Cherbourg qu’il est le plus aisé de le voir.

Échappée à Villedieu-les-Poêles

Depuis 1865, la fonderie Cornille Havard perpétue un savoir-faire de la Manche, la fonderie de cloches.

Elles s’appellent Thérèse-Bénédicte, Saint-Nicolas ou Rose-Françoise…

Elles pèsent de 430 kg à 6,3 tonnes…

Elles sonnent un Sol 2, un Fa 3 ou un Sol 3…

Elles n’ont plus de patrie et partent vivre de Bayonne à Malte, d’Irlande au Congo Brazzaville en passant par le Vietnam et Notre-Dame…

Qui sont elles ? Les cloches de Cornille Havard !

Les moules qui forment les cloches.

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Dans la Manche, Villedieu-les-Poêles perpétue une tradition remontant au Moyen-Âge de fonderie de cloches. Mais à l’époque les fonderies étaient itinérantes et les fondeurs vivaient au pied des cathédrales le temps de réaliser leurs œuvres.

C’est Adolphe Havard qui démarre réellement, en 1865, l’activité de fonderie en la sédentarisant après avoir repris l’activité commencée par son ancêtre dès 1836. Il développe l’activité et exporte ses cloches dans le monde entier, contribuant dès le XIXe siècle à la réputation de la fabrique.

Coulée des cloches à la fonderie.

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Association et mariage, cession en 1981 aux Bergamo : autant de changements qui font que l’entreprise est florissante aujourd’hui et que sous le nom de Cornille Havard, elle réalise un chiffre d’affaires de 1,4 M€ grâce à 17 salariés qui produisent chaque année 100 cloches monumentales et 300 à 400 cloches de maison ou de bateau.

La visite permet de voir que les ateliers fabriquent toutes sortes de cloches, de bourdons, mais aussi des pièces de fonderie d’art telles que statues, bas-reliefs commémoratifs et plaques. Outre l’activité touristique (visite des ateliers à quelques 50 000 visiteurs/an), la fonderie a une troisième activité d’art campanaire ; à savoir l’installation, l’entretien et la fabrication des équipements mécaniques et électriques des cloches et des clochers. À ce titre, Cornille Havard a reçu le label d’EPV (entreprise du patrimoine vivant) ; donc en matière de cloches l’entreprise apporte un service manufacturé de A à Z.

Il n’est pas aisé, au vu des gigantesques fourneaux, des empreintes, des moules en argile, crottin de cheval et fibre, des gabarits extérieur et intérieur des cloches, des moulures de cire, de comprendre le mécanisme de création des mastodontes en cuivre et étain. Et pourtant, elles résonnent pour notre plus grand plaisir, des montagnes aux campagnes, du porche de simples maisons à la porte des bateaux en égrenant des notes sourdes, graves, aigues, toujours profondes et envoûtantes. Et quel bonheur d’entendre au fin fond des campagnes et même en ville sonner l’Angélus ou les vêpres. D’ailleurs, en frappant vous-même avec un marteau en bois l’une des cloches posées dans la cour ; posez la main sur la cloche et vous sentirez au creux de votre paume les profondes vibrations émises par la cloche. Impressionnant de profondeur, des sons comme des percussions…

LPA 03 Août. 2017, n° 127d7, p.23

Référence : LPA 03 Août. 2017, n° 127d7, p.23

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