Vivaldi et Les couleurs de l’ombre

Publié le 28/04/2020 - mis à jour le 30/04/2020 à 11H20

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La celliste Ophélie Gaillard a construit un programme autour du thème des « couleurs de l’ombre ». Pour un vibrant hommage à Venise, cité si spécifique en termes d’atmosphères, dont Vivaldi s’empare magistralement avec un instrument grave et chantant : le violoncelle. Elle le décline d’abord avec les concertos pour violoncelle. Un domaine moins connu chez Vivaldi que celui des concertos pour violon, pas moins captivant, car les couleurs moirées de l’instrument autorisent un jeu d’ombres et de lumières au cœur de son propos. Les quatre œuvres choisies appartiennent à des périodes créatrices différentes. Ainsi le Concerto pour violoncelle KV. 416 aligne-t-il la virtuosité d’un premier Allegro haletant et d’un finale furieux de double croches, comme le chant d’une sarabande médiane. Le Concerto KV. 414, écrit pour cello piccolo, un instrument plus petit et à cinq cordes, se signale par un Largo extrêmement lyrique et un finale qui flatte les contrées suraiguës. Le Concerto KV. 405, plus tardif, fait contraster la vitalité des ritournelles orchestrales et le chant profondément pensé du violoncelle, qui devient ineffable à l’Adagio central. Enfin, le Concerto KV. 424 unit un premier mouvement mesuré, un Largo épuré et un finale dans le goût théâtral. La fertilité d’écriture pour l’instrument, on la retrouve encore dans le Concerto pour deux violoncelles KV. 531, dont se détache un Largo éloquent où les deux voix s’unissent, se répondent, se bercent l’une l’autre, qu’entourent deux Allegros aux harmonies étranges.

Alchimiste des sonorités les plus inattendues, Vivaldi a aussi associé le violoncelle à d’autres instruments. Le Concerto pour violoncelle et basson RV. 409 est original en ce qu’il offre une combinaison corde-vent peu utilisée dans le catalogue vivaldien, mais aussi de deux instruments graves. Le premier mouvement oppose les deux solistes à de brusques tempêtes orchestrales, étonnante dialectique. Un Allegro suit, ce qui est encore inhabituel, tandis qu’une danse fait office de finale. Autre association produisant d’intéressants effets, celle du violoncelle et du violon. Surtout lorsque les deux se démultiplient en quatre. Ainsi du Concerto pour deux violons et deux cellos, RV. 575 : Ophélie Gaillard y voit « une fête à quatre personnages », dans l’effervescence du premier mouvement où les violons se mesurent aux cellos, comme des couples amoureux, puis un Largo, plage de répit, et un finale qui reprend la joyeuse équipée. L’album propose encore la Sinfonia pour cordes et basse continue KV. 112, sorte d’ouverture d’opéra en trois parties où le rythme brusque cherche à établir comme une transe par l’accumulation de tension. Ce que le Presto final étourdissant enrichit par la sonorité aérienne du psaltérion, un instrument proche de la cithare. Ce parcours en compagnie du violoncelle vénitien se devait d’inclure la voix. L’aria « Di verde ulivo », tirée de l’opéra Tito manlio fait la part belle au violoncelle : il prélude à l’entrée de la voix et la soutiendra tout au long. L’aria « sovvente il sole », extraite de la Pastorale Andromeda Liberata, évoque le soleil brillant au-dessus d’une mer d’huile : c’est un mini concerto à deux voix puisque celle de la mezzo-soprano et celle du violoncelle s’enlacent dans une grande sérénité, celle-même de la pure contemplation de la beauté de Venise, entre ciel et mer.

Outre l’inventivité dans la composition de ce programme, il faut louer la manière dont Ophélie Gaillard lui donne vie : la celliste est vraiment chez elle dans cet univers vénitien que visiblement elle aime, et par le truchement d’un instrument qu’elle chérit. L’articulation et le cantabile, la science des couleurs, qu’il s’agisse de la partie soliste ou de l’accompagnement, tout ici respire le vrai. Les sonorités dispensées par le Pulcinella Orchestra sont d’une souveraine beauté, singulièrement celles des autres solistes. Partout, perçoit-on le vrai bonheur de jouer. Les contributions vocales, de Lucile Richardot et de Delphine Galou, sont à l’unisson.

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Référence : LPA 28 Avr. 2020, n° 152t5, p.16

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