« Voyage au Pôle Sud » de Luc Jacquet : un retour en Antarctique

Publié le 21/12/2023

En 1991, Luc Jacquet partait pour sa première mission en Antarctique. Trente ans plus tard, il revient là où tout a commencé pour lui. Ce documentaire, invitation au voyage au cœur d’une nature sauvage et grandiose qui n’a jamais cessé de fasciner les hommes et d’attirer les plus grands explorateurs, est à voir à compter du 20 décembre 2023.

Les Anglais ont nommé cette addiction l’« Antarctic bite ». L’immense majorité des voyageurs qui sont partis là-bas l’ont contractée, des premiers baleiniers-découvreurs en 1840, aux scientifiques et visiteurs qui fréquentent de nos jours ces mêmes lieux. Comme tous ses compagnons d’épopée polaire, Luc Jacquet est incapable d’expliquer par des mots cette addiction qui l’attire immanquablement vers ces terres pourtant si hostiles et éloignées. Un road-movie de la Patagonie au Pôle Sud : Luc Jacquet souhaite partager sa réflexion sur cet étrange charme à travers un documentaire très personnel, mêlant poésie et récit intérieur, pour tenter de partager ce curieux magnétisme, au plus près des émotions à destination de ceux qui n’auront jamais la chance, selon lui, de fouler ces terres extrêmes.

Le voyage de l’explorateur va des Torres del Paine en Patagonie chilienne jusqu’au pôle Sud, « sommet » et but de ce voyage. Ce voyage est une apologie de l’errance, un vagabondage, un florilège d’instants filmés sur des lieux emblématiques visités dans cette Antarctique qui est une quête d’absolu.

« Hommes requis pour voyage périlleux, bas salaires, froid intense, longs mois de ténèbres. Danger constant, retour douteux. Honneur et célébrité en cas de succès. » Voilà le texte bref publié dans la presse par l’explorateur irlandais, Ernest Shackleton, pour recruter ses collaborateurs, qui annonce clairement la couleur. Le RSS (Royal Research Ship) Discovery quitte Londres le 31 juillet 1901 et rejoint la côte antarctique le 8 janvier 1902. Le périple est écourté pour l’aventurier dont l’état de santé se dégrade au fil des jours de marche dans des conditions météorologiques très éprouvantes. Nombreux sont ceux qui lui ont emboîté le pas, aussi téméraires que déterminés, n’hésitant pas à prendre tous les risques afin de satisfaire leur soif de découverte, de dépaysement et de conquête. Ainsi, à la même époque, le Français, Jean-Baptiste Charcot, embarque à bord d’un trois-mâts, bâti à Saint-Malo, pour hiverner sur l’île Wandel. Il rapporte en métropole 75 caisses d’observations, de notes, de mesures et de collections destinées au Muséum national d’Histoire naturelle. Il déclare alors, ému : « D’où vient cette étrange attirance de ces régions polaires, si puissante, si tenace, qu’après en être revenu on oublie les fatigues, morales et physiques, pour ne songer qu’à retourner vers elles ? D’où vient le charme inouï de ces contrées pourtant désertes et terrifiantes ? Est-ce le plaisir de l’inconnu, la griserie de la lutte et de l’effort pour y parvenir et y vivre, l’orgueil de tenter et faire ce que d’autres ne font pas, la douceur d’être loin des petitesses et des mesquineries ? Un peu de tout cela, mais autre chose aussi »…

Luc Jacquet confirme. Son addiction est telle qu’il a multiplié les allers et retours. Quatre « portes » mènent à l’Antarctique, qu’il a toutes pratiquées : la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Afrique du Sud et celle qu’il préfère, la Patagonie. « La Terre de Feu, le Cap Horn, le détroit de Magellan sont des endroits mythiques restés sauvages, murmure-t-il. Ce que je vois, mes prédécesseurs l’ont aussi vu. Au départ, le pôle Sud était surnommé Terra Incognita, dessiné sur les cartes avec ses habitants s’épanouissant soi-disant dans des conditions idylliques au sein d’une contrée paradisiaque. Sauf que personne n’y avait jamais mis les pieds ! Cette fiction a duré des siècles. » Pendant l’Antiquité, les Grecs, dont le philosophe Aristote, estiment que notre planète est une sphère symétrique ayant un point d’équilibre de part et d’autre de l’équateur, le pivot. L’astronome Ptolémée est persuadé de l’existence d’un endroit utopique, qu’il pense relié aux autres continents. Une hypothèse qui est réfutée par les navigateurs au XVe siècle, qui dépassent le cap de Bonne Espérance. En 1520, Fernand de Magellan constate un détroit difficile à franchir au sud de l’Amérique, au-delà duquel le climat devient subitement glacial. En 1774, James Cook s’aperçoit que la Terra Incognita est un fantasme en atteignant pour la première fois le cercle polaire. La page demeure blanche jusqu’en 1819, avec la découverte des îles Shetland du Sud par un dénommé Smith, puis une succession d’expéditions dans les années 1840 qui rétablissent les véritables contours sur le planisphère. Avec sa superficie de 14 millions de kilomètres carrés, l’Antarctique est une terre de paix et de science dont il faut protéger la biodiversité et le statut unique établi par le traité de Madrid en 1991. « Ce lieu a la force d’attraction des choses inaccessibles qui appellent l’homme à s’engager avec passion, note Jean-Louis Étienne. Ainsi ne revient-on jamais le même d’un long séjour sur le continent blanc. Dans cet univers sans repère, sans odeur, sans couleur autre que le bleu et le blanc, sans bruit autre que celui du vent, dans ce monde d’une infinie pauvreté sensorielle, l’homme n’a pas d’autre issue que d’apprendre à s’apprivoiser lui-même. »

On ne peut qu’être bluffé par ce documentaire de l’homme qui a déjà signé La Marche de l’Empereur. Les forces de la nature dépassent totalement l’homme. L’infini se mêle à l’intemporel. La beauté des images, en en noir et blanc, sont époustouflantes de beauté, de dureté.

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