Dix ans de réclusion pour la revenante de Daech qui posait avec son bébé et sa Kalachnikov
La cour d’assises spécialement composée de Paris a infligé jeudi soir dix ans de détention à Carole Sun, une jeune Française partie rejoindre, avec son frère, l’organisation État islamique en Syrie. Mariée deux fois à des combattants entre 2014 à 2017, elle a mis au monde deux enfants en zone de guerre, puis a été internée avec eux durant quatre ans et demi dans le camp syrien de Roj. Elle est incarcérée en France depuis le 5 juillet 2022.

Des trois jours d’audience, on retiendra l’humanité du président Charles-Andor Fogarassy, l’attention des assesseurs (trois femmes, un homme), les connaissances de l’avocate générale Olivia Farges, et l’engagement de Mes Robin Binsard et Guillaume Martine, défenseurs de l’accusée. Mais aussi, surtout, il faudra se souvenir des remords de Carole Sun, de ses sanglots, de son corps frêle secoué de convulsions. La preuve, a priori, que rien n’est perdu après une demi-vie de misère. La jeune femme, qui a fêté ses 30 ans en septembre, en avait 14 lorsqu’elle a été victime d’un viol collectif qui l’a terrassée ; 15 quand elle a été jetée à la rue par un proxénète ; 17 lors de sa conversion à l’islam, marquant sa rencontre avec des radicalisés en mal de djihad. Et seulement 18 ans à son départ pour Raqqa, en Syrie.
À l’époque, le pays est déjà dévasté par la guerre civile. Des milices veulent renverser Bachar el-Assad, les terroristes affluent. D’abord le Jabhat (front) al-Nosra affilié à Al-Qaïda (2012), qui fusionne en 2013 avec les troupes de l’Irakien Al-Baghdadi pour créer l’État islamique en Irak et au Levant. Ils s’emparent de Raqqa. Le 29 juin 2014, l’EIIL proclame le « califat », prend le nom d’État islamique (EI, Daech). Cinq jours plus tard, Carole et Charly Sun s’envolent d’Orly, attirés par la chimère d’un « proto-État ».
Ce qui a valu à Carole de répondre, du 16 au 18 décembre, de participation à une association de malfaiteurs terroriste en vue de la préparation d’un ou plusieurs crimes. Elle risquait 30 ans de réclusion.
« Je suis honteuse d’avoir rejoint l’EI, je regrette énormément »
La jeune femme d’une grande beauté s’exprime bien. Mieux, en tout cas, mieux que lorsqu’elle adressait à sa mère, du Cham, des messages cruels. Son aîné d’un an, Charly, à l’origine ciblé par l’instruction, a été capturé en février 2019 et croupit en prison à Bagdad, attendant un hypothétique procès. Il encourt la peine de mort. Sa sœur est donc seule dans le box. Seule, elle estime l’avoir toujours été. L’expert psychologue Xavier Renault a dit qu’elle souffre d’un « trauma abandonnique » (elle n’a pas connu son père cambodgien), de « faille identitaire ». Charly et Carole ont été élevés par leur mère vietnamienne avec son nouveau mari, beau-père attentionné qui avait déjà cinq enfants. Le couple a tout tenté pour rapatrier les deux égarés : l’envoi de 16 177 euros « sur zone » leur a valu une condamnation en 2024 pour financement d’entreprise terroriste.
Ce vendredi, alors que la matinée est consacrée à l’interrogatoire de Carole sur le crime, ils n’ont d’yeux que pour la mère de leurs deux petits-enfants placés à l’Aide sociale à l’enfance. L’accusée se repend : « Je suis honteuse d’avoir rejoint l’EI i, je regrette énormément. Je demande pardon si j’ai fait du mal aux gens que j’aime, et à ceux que je ne connais pas. » Un sanglot. « Je reconnais les faits. Je suis complice et je n’en suis pas fière, » avait-elle admis en préambule.
« Cet homme était très beau, je voulais me marier. »
La délicatesse du président l’aide à cheminer parmi les vivants et les morts qui jalonnent la terre du Levant où elle s’est brûlée. C’est l’isolement, puis la prostitution qui ont conduit cette catholique à se convertir à l’islam. Les publications religieuses l’ont conquise. Elle a fait sa profession de foi seule sur Internet, prenant le prénom de « Jannah ». Un paradis, dans le Coran. Ses rencontres virtuelles la mènent à Nasser, Nassim, encore des relations sexuelles, tantôt en « tenue sexy », tantôt en niqab.
Et enfin, apparaît Salaheddine Guitone, alias « Abou Tamima », djihadiste français parti en Syrie en 2013. « Cet homme était très beau, je voulais me marier. » Il lui vend du rêve : « Le pays est tranquille, on y vit bien. » Elle a endoctriné Charly, qui la suit. Le juge : « Pendant l’instruction, vous avez évoqué une mission humanitaire pour sauver la veuve et l’orphelin. Vous maintenez cette version ?
– Je voulais aider les gens, oui, les enfants.
– En 2014, il était objectivement difficile de ne pas savoir ce qu’il se passait là-bas…
– Je n’avais pas perçu la dimension terroriste. »
Le 11 juillet, à l’issue d’un périple éprouvant, Carole est séparée de Charly, devenu « Abou Sofiane Al-Faransi », inscrit comme combattant. La jeune fille prend la kunya « Oum Abbas », dort dans une madafa. Son « fiancé » vient la voir et l’épouse aussitôt. Il est tué le 25 juillet. « Ensuite, j’ai appris ce qu’il avait fait… »
« Des atrocités, y compris sur des cadavres », précise le magistrat.
« Cela vous fait quoi de voir des têtes coupées sur des piques ? »
« J’étais surprise… Je croyais qu’il combattait l’armée de Bachar el-Assad », précise l’accusée. Auprès de lui, elle voyait un moyen « d’oublier le passé, de laisser tout ça [derrière elle], de ne plus me rappeler ». Désespérée, et à nouveau isolée, elle se lie avec des femmes belges et françaises. Le « Who’s Who du djihad », relève l’avocate générale à propos des familles qu’elle va fréquenter durant trois ans et demi.
Redoutant un nouvel enfermement dans une madafa, elle rejoint Charly à Al-Bab, près d’Alep. Membre de la police islamique, il la protège mais finit par la proposer à Mahmoud al-Nawajha, « Abou Anas ». Un tortionnaire palestinien de Gaza « qui s’occupe des millions de Daech, qui est membre de l’Amnyat, le service de renseignement de l’EI », indique Olivia Farges. Il lui offre une Kalachnikov, lui fait une fille. Bébé sur ses genoux avec son fusil d’assaut, Carole prend la pose et poste la vidéo.
Le juge : « Comment supporter cela ? Comment envoyer cela ?
– Je n’avais pas de recul… plus de discernement… J’étais dans l’EI, j’avais adopté les codes. Ça m’empêchait de voir que c’était grave… »
L’accusée semble exploser. Les larmes coulent, elle suffoque, convulse. Les débats sont suspendus dix minutes.
Il faut poursuivre, même si c’est douloureux. Convenir qu’elle s’est vantée d’inciter son diabolique époux à « buter des traitres ». D’envoyer à sa mère d’horribles messages. Le lendemain des attentats à Saint-Denis et Paris, en 2015, elle s’écrie « Allahou Akbar » dans le combiné téléphonique ; sa mère est effondrée. « De la provocation, se justifie-t-elle. Des mots de surprise, plutôt que de joie. Je me donnais un genre. »
« Cela vous fait quoi de voir des têtes coupées sur des piques ? reprend le président, d’une voix douce qui contraste avec l’horreur des mots.
– C’est le choc. Je ne pensais pas qu’il y avait une telle violence.
– Dans les rues, on marchait sur des corps… C’était l’Apocalypse.
– Je n’ai pas été témoin directe d’exactions », soutient-elle.
« On combattra femmes, vieux, enfants jusqu’à la mort »
Comment la croire ? C’est difficile. Elle s’en doute, évolue au fil des quatre heures d’audition. Auprès d’Abou Anas, qui la bat avec un tuyau, elle veut « la victoire ou le martyr » : « On combattra femmes, vieux, enfants jusqu’à la mort. » D’un logement à l’autre (neuf, confisqués aux Syriens), les époux sentent le vent tourner. L’encerclement de Raqqa les contraint à fuir le long de l’Euphrate. Carole accouche seule d’un fils en mars 2017 : le mari a filé avec une autre épouse. Elle finit abandonnée dans une maison sans eau ni électricité, divorce. Le 11 décembre 2017, tentant de rallier la Turquie avec ses enfants et des femmes terroristes, Carole Sun est arrêtée par les Kurdes. Internée au camp de Roj, dans le nord-est de la Syrie, elle n’en sortira que pour être rapatriée à Paris en juillet 2022.
« À Roj, souffle-t-elle, c’était moins pire. » Mais la population lui fait peur : « C’était la jungle. La cour des miracles peuplée de rumeurs. » L’accusée parle d’assassinats, de tentes brûlées, de femmes extrémistes de la police religieuse : « Certaines avaient une vision pire que Daech. Franchement, ça été dur. » Carole jure plusieurs fois « avoir voulu rentrer en France », et non se soustraire aux autorités ni se réfugier dans une poche de résistance de Daech.
À Roj, elle apprend la capture de son frère. Un homme qui lui écrivait que « la tête d’un gars de 140 kilos avait roulé » sous le coup de son épée », et à qui elle avait répondu « MDR » (morte de rire). Il se filmait tenant la tête d’un Syrien décapité, disant « c’est pas gore, c’est comme si tu tenais la tête d’un poulet ». Elle reconnaît désormais qu’il est « un assassin. Mais c’est mon frère ». S’avouant « aveuglée », elle insiste : « J’ai fermé les yeux mais là, j’ai 30 ans et du recul. »
« La religion n’est pas l’opium du peuple mais la coke des faibles »
L’avocate générale n’est pas convaincue. « Elle n’est pas partie poussée par de mauvais vents. Elle a franchi les portes de l’enfer les yeux ouverts. Elle a eu un rôle de leader (…) Elle s’est immergée, a baigné et nagé dans ce milieu. » Jugeant qu’il « était impossible, en 2013 et 2014, d’ignorer ce qu’il se passait en Syrie », elle fustige ceux qui « osent dire le contraire, en 2025, prétextant avoir voulu aider le peuple opprimé ». Connaissant le dossier et le contexte par cœur, Olivia Farges rappelle que Carole Sun a « organisé le départ, l’a dissimulé, prévu la route, l’a financé, a contacté les passeurs ». Et « après 120 pages d’interrogatoire, plus quatre heures aujourd’hui [au procès], on ne sait toujours pas grand-chose de son ressenti ».
Elle révèle que 1 500 Français sont partis faire le djihad, dont 500 femmes : « 167 rentrées » en France, « 30 ont été jugées. Il en reste 60, comme Mme Sun » appelées à comparaître. La société « est-elle préservée d’un nouveau basculement ? Je ne crois pas ». Elle requiert 12 ans de réclusion criminelle et un suivi socio-judiciaire pendant 6 ans.
Me Robin Binsard va déployer toute son énergie à atténuer l’effet produit : « J’affirme que Mme Sun n’est pas une terroriste », pas « une combattante ni une propagandiste». Il voit en elle « la proie idéale » des radicalisés de l’EI, « qui a rencontré le prix Nobel de la manipulation » (le premier mari).
En allusion à Karl Marx selon qui « la religion est l’opium du peuple », Me Binsard considère que « l’islam radical est la coke des faibles ». Il se dit « certain que l’on ne reverra pas Carole Sun » devant la justice, « certain qu’elle ne présente plus de danger, qu’elle va reconstruire sa vie avec ses enfants. Elle a assez souffert ! » Son associé Guillaume Martine insiste : « Il ne faut pas baisser les bras (…) Elle doit être ramenée, avec précaution, dans notre monde. »
Les magistrats de la cour d’assises les ont entendus et réduit la peine à 10 ans. Carole Sun sera suivie, soignée. Elle poursuivra « le colmatage de ses traumatismes », selon l’expression de l’expert psychologue. Et, enfin, elle retrouvera ses enfants qui la visitent régulièrement.
Référence : AJU503098